Lundi 9 juin 2008






Qui n'a jamais assisté à une formation continue pour adultes modérément consentants au sein d'un IUFM ne peut concevoir dans toute son éclatante perfection l'idée exacte du néant intersidéral de la pensée.
A côté de ce stupéfiant brassage de vide, les expériences absolues des mystiques les plus ardents ne sont que pipi de chat.
Jean de la Croix et sa nuit obscure, Thérèse d'Avila et ses abîmes extatiques peuvent aller se rhabiller.
Même Pascal, qui s'effarouchait déjà facilement, 
( "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie",
osait-il avouer sans honte)
eût pris ses jambes à son cou pour se réfugier
dans sa chambre de méditation
au spectacle effarant de ces bafouillis parfaitement épurés
de toute trace d'intelligence.

"Mes frères, contemplons ensemble nos vacuités respectives.
Une minute de silence ne suffirait pas. Préférons lui quatre fois trois heures de salmigondis sous-psychologisant pour arriérés du neurone.
Nous ne sommes pas là pour vous apporter du contenu tout prêt.
- Ah ben non, ce s'rait dommage, hein, des fois qu'on apprenne quelque chose !
Des fois qu'on nous transmette un savoir, ah ben non !
On est quand même des profs, hein. La connaissance, on s'en méfie !
Mieux vaut savoir qu'on ne sait pas, en bons Socrates ramollis du ciboulot, que d'essayer de se coucher moins ignorants.
Barbotons gaiement dans la fange de nos apories.
- Pas de cours magistral, surtout.
- Ne vous inquiétez pas : il ne nous était pas venu à l'esprit une seconde d'attendre quoi que ce soit de magistral de votre pédagogisme !"

Ce n'est plus le Gai Savoir de Nietzsche, c'est le Très Rasoir atelier de mise en commun de nos impuissances complaisantes.
J'ai beau savoir à quoi m'attendre, ayant déjà subi un certain nombre de tortures similaires, même si je fuis toujours autant que possible ce genre de mascarade caractéristique du PAF (Plan Académique de Formation), je reste toujours, à chaque fois, aussi estomaquée par l'inanité de ces pseudo-formations qui possèdent moins de consistance qu'une heure de cours pour les sixièmes les moins avancés qu'on puisse imaginer. Ils prétendent apprendre "comment gérer les conflits" à des professeurs d'un collège bien musclé (le collège, pas les collègues) en leur proposant une mélasse insensée grâce à laquelle ils auraient en moins de deux minutes les élèves sautant à pieds joints sur les tables, à supposer qu'ils ne les leur auraient pas déjà lancées à la figure.
Rien ne m'insupporte plus que ces sempiternelles entrées en matière
fort mal appelées "brainstorming" (ou encore remue-méninges.)
 Pour qu'il y ait des tempêtes sous des crânes,
encore faut-il un minimum de dynamique conceptuelle.
Pas un ramassis de pauvres fragments de vécu mal digérés
et régurgités encore plus informes qu'ils ne furent avalés
sous formes de rognures de mots éculés, désarticulés et barbouillés
au marqueur noir nauséabond sur de malheureuses affiches
qui termineront à la poubelle, désespérées d'avoir tué
tant d'arbres verts pour si peu de matière grise.

Non vraiment, brasser du vide avec tant de constance requiert une virtuosité à saluer. C'est du grand art.
Je n'exagère pas, il y a des témoins.
Ainsi a-t-on passé plus de deux heures, montre en main, à caqueter sur une seule et unique idée (il est facile de les repérer, il n'y a pas foule, de ce côté-là) : les vertus du tirage au sort préalable à l'interrogation orale des élèves, qui ôte toute suspicion d'arbitraire, donc tout sentiment d'injustice de la sensibilité exacerbée de ces pauvres chéris. Je vous jure, deux heures, rien que sur le tirage au sort !!! C'était au début de l'année, stage destiné à tous les "nouveaux" arrivants en ZEP (zone d'éducation prioritaire, appellation novlangue pour zone culturelle sinistrée). Y étaient même conviés ceux qui, ayant obtenu une mutation récente, n'en avaient pas moins exercé des années dans d'autres établissements ZEP, comme c'était le cas d'une bonne moitié d'entre nous.

Ainsi aussi fallut-il, il y a quinze jours, une séance de deux heures "pour évaluer les besoins", expression euphémistique signifiant qu'on se regarde dans le blanc des yeux en soupirant sur l'inextricabilité de la situation.
Après cette première matinée d'une intensité intellectuelle remarquable, il fallait bien une deuxième après-midi pour rappeler l'abondante moisson de désolations récoltées lors de la première session, et préparer la journée du lendemain. Il nous fallut donc une réunion pour préparer la réunion suivante, qui elle-même annonçait la réunion ultime, sans toujours que le vif du sujet, dans son contenu, mot tabou emblématique des hérétiques de la transmission des savoirs, ne soit ne serait-ce qu'effleuré. Ni dans le concret ; ni, encore moins, dans l'abstrait, car l'on risquerait une entorse de nos méninges sous-entraînées en absorbant une dose létale de concept. Vade retro, Theoria !

Une seule solution dans ces cas-là pour ne pas laisser son cortex mourir d'inanition : installer une discrète perfusion cervicale sous la forme d'un bouquin dissimulé derrière un gros classeur, ou de jolis textes imprimés, plus discrets et tout aussi seyants.


Et quand on pense qu'ils s'y mettent souvent à trois, ces formateurs bien formatés, pour nous asséner le constat sempiternel qu'il n'y a rien de plus à faire que ce qu'on fait déjà dans un système scolaire en pleine déliquescence, et qu'il n'y a qu'à continuer à supporter l'insupportable, on se dit que les impôts seraient un peu mieux employés ailleurs : à payer plus de profs avec élèves, à mieux les répartir, à repenser le système dans ses fondments, au lieu de multiplier ces élevages hors sol de planqués pontifiants.
Mais c'est bien connu ; les profs, ça ne pense pas :
ça marche ou ça grève.

Certes, il me faut avoir l'honnêteté de reconnaître que tous les formateurs ne sont pas de sombres imposteurs. 
Mais je continue cependant à affirmer que l'idéologie fondatrice des IUFM est destructrice de bien des dynamiques d'apprentissage, et qu'elle est redevable à la société de ce qu'elle fait des crédits qui lui sont alloués. Le problème est réel, et je ne vois pas en quoi il serait démagogique de le reconnaître, dans la mesure où nombreux sont les professeurs, sur le terrain, de l'intérieur, à le déplorer.
Lisez le Journal d'une institutrice clandestine, de Rachel Boutonnet, par exemple.
Lisez aussi, surtout La Fabrique du crétin, de Jean-Paul Brighelli, brillant brûlot d'une tragique lucidité.
L'étroitesse idéologique dont font preuve Philippe Meirieu et ses apôtres, il ne me semble pas malsain de s'en indigner.


par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Dimanche 25 mai 2008
Les plus grands ennemis d'une idée ne sont pas ses adversaires,
mais ses défenseurs extrémistes, dont l'outrance la discrédite définitivement.
par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Mardi 29 avril 2008

Quelques éclaircissements nécessaires pour dissiper les sombres nuages qui semblent flotter depuis quelque temps sur l'horizon de ces rivages.

J'ai plus d'une fois formulé en ces lieux de virulentes critiques contre les dérives de la démocratie, dans la rubrique pôle éthique et politique.

Mais les réactions qu'elles suscitent chez certains me font prendre conscience de l'ambiguïté de ces colères qui ressemblent par trop parfois à des caprices d'enfant gâté.

Tout d'abord, quel autre régime politique me permettrait l'expression de critiques aussi acerbes à son encontre sans me jeter en prison ?
Ne crachons pas dans la soupe.

Ensuite, mon goût immodéré pour le débat d'idées me pousserait à disputer avec le diable en personne. Ce n'est pas, en effet, servir l'idéal qu'on défend que de refuser le dialogue avec ses détracteurs, quelle que soit la mouvance sulfureuse à laquelle ils appartiennent. Leur répondre par l'anathème ou le silence est le plus bel argument qu'on puisse leur offrir.
J'affichais crânement il y a peu la posture fanfaronnante de "la femme sans appartenances", refusant de subordonner ses amitiés à l'inféodation de quiconque à tel ou tel parti, même si la grande majorité de mes affinités se situe du même côté de la balance politique.
Je préfère la liberté fragile de l'individu aux pesantes chaînes de l'inertie du groupe. Considérer la complexité des choses de ce bas monde avec les outils conceptuels exclusifs d'un seul parti me semble aussi absurde que de choisir sa jambe droite ou sa jambe gauche pour marcher.

 Nul en effet n'a le monopole du coeur, ni celui de l'intelligence. La bêtise comme la richesse intellectuelle, l'ouverture d'esprit comme le fanatisme se retrouvent de chaque côté.
Mais, de même qu'une secte qui a réussi devient une religion, nommant la secte vaincue hérésie, l'idéologie dominante ne se reconnaît pas dans la dénomination de fanatisme, quelles que soient parfois son intolérance et sa rigidité.
Ceci dit, on pourrait définir comme critère de fréquentabilité d'un parti l'inoffensivité de ses membres les plus crétins.


Passons ce préambule précautionneux, et (ba-)taillons dans le vif du sujet.

Mais demain.

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Jeudi 3 avril 2008
Pour clore cette trilogie linguistique non préméditée,
le choix est embarras.

Valérie Cruzin ?
Cette institutrice qui s'est suicidée à la suite de calomnies.
Voir les détails dans ces deux articles du blog de Dominique Boudou :
http://www.cetaitdemain.org/article-18237510.html et
http://www.cetaitdemain.org/article-17914070.html

Ingrid Betancourt ?
Certes, la mobilisation sur son unique nom peut révolter,
ignorant la multitude des autres malheurs du monde et bâtie sur
la richesse de son empire industriel et politique.
Mais reste intacte sa souffrance de n'avoir pas vu grandir ses enfants.
Et reste aussi sa valeur de symbole.


par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Jeudi 3 avril 2008
Pour mieux se convaincre de l'urgente nécessité de ne pas mourir idiot,
observons le comportement d'une électrice
du président le plus ignorant du pays le plus puissant du monde.
Mais la remise en cause de sa suprématie par les états
qui ont encore une école qui fonctionne (la Chine, l'Inde qui fabriquera bientôt plus d'ingénieurs que nous chaque année, etc...) ne saurait tarder.
On a les chefs que l'on mérite (ici comme là-bas).
Le problème, c'est qu'ils en font profiter le monde entier.
Allez donc lui faire comprendre, à cette "dinde" (je cite), qu'elle pourrait
renoncer à son brushing quotidien pour que la planète
se réchauffe moins vite que ses neurones ne se sont grillés.
Il ne s'agit pourtant pas de se laisser aller à un ènième lynchage misogyne, ou de cautionner un jeu qui cherche une fois de plus à humilier l'adulte face à l'enfant, mais de réfléchir à l'avenir d'une société qui produit de telles machines à consommer.
On se croirait déjà dans le futur dépeint dans un film, presque un nanar,
mais dont l'idée de départ est à creuser, sorti il y a quelques années : Idiocratie.
La preuve en images :
http://fr.youtube.com/watch?v=auq2zxAi5Tg
et en paroles :
Selon George W. Bush : "Sarkozy est la dernière incarnation d'Elvis Presley"
http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=469372
Oh my God ! Au secours !
(Droits d'auteur: lien trouvé sur le site de la Soph, ici :
http://lestoujoursouvrables.over-blog.com/article-18388260.html)

On comprend mieux les réticences de Churchill et de certains philosophes concernant la démocratie.
(rattrapage théorique ici : http://l-oeil-du-vent.over-blog.com/article-17852035.html )
"La démocratie est un système qui garantit que nous ne soyons pas gouvernés mieux que nous ne le méritons." G.B.Shaw. (Merci à Martin pour le cadeau de la citation).
Sans l'éducation due par le pays à son peuple, la démocratie
n'est qu'une coquille vide qui ne peut mener qu'à une dictature larvée.
Comment faire élire un vrai politique, visionnaire et responsable à la fois, par quelqu'un qui ne voit pas plus loin que son voisin de pavillon ?
L'éducation est le corrélat indispensable de tout système électoral qui fonctionne.
Il ne peut y avoir dans un pays d'illettrés qu'une république bananière.
On peut tout faire gober à l'ignorant.
Et l'on s'étonne que la "pensée" créationniste soit florissante aux Etats-Unis ?
Que la science recule chaque jour face à l'obscurantisme ?
Et l'on s'étonne après que les campagnes électorales américaines,
et de plus en plus les nôtres hélas, ressemblent à des campagnes de publicité pour lancer des lessives à laver le cerveau ?
Qu'il faille dépenser des millions de dollars pour acheter des ballons de baudruche et se soumettre ensuite aux quatre volontés des multinationales lobbyistes qui vous ont acheté et exigent que vous placiez leurs intérêts au dessus de celui des citoyens ?
Regardez ce qui se passe ces jours-ci encore avec Monsanto, qui fait tout accepter à nos députés, ici à Paris, ou à la commission de Bruxelles.
Il n'est pas nécessaire d'être riche pour séduire un peuple intelligent :
un beau discours suffit.
Réécoutez les prouesses oratoires et dialectiques de Blum, de Mendès-France.
Et comparez-les aux prompteurs de Bush, de MacCain, de Ségolène Royal ou d'autres...
Il n'est pas de meilleur rempart contre le règne de l'argent tout-puissant que la culture et l'intellect.
Mais il faut bien des moyens financiers pour séduire les imbéciles.
Le pouvoir aux crétins, c'est la dictature de l'argent assurée.
"Qui veut gagner des millions ? Qui croit au Père Noël ?"
"Moi, moi, moi" répondent en choeur les mouettes,
et de déposer leurs fientes dans l'urne.

Question approfondie ici pour les amateurs :
http://l-oeil-du-vent.over-blog.com/article-15208055.html

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : La commune des philosophes
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Lundi 31 mars 2008
Traduction pour les non-teutonophones :

Allusion au roman monumental de Robert Musil,
Der Mann ohne Eigenschaften : L
'Homme sans qualités.

Die Frau ohne Mitgliedschaften, c'est la femme sans appartenances.

Allégée de toute allégeance.
Refus des clans, refus des camps.
Délirante délivrance ?
Illusoire liberté ?
Randonnant de pays en partis,
sans jamais se sentir d'ici plus que d'ailleurs.

Même si ses racines s'abreuvent à la fontaine constante
dont la corneille boit l'eau, parmi la bruyère.
par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : Au fil des mots
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Mercredi 26 mars 2008

(En écho au texte de Clopine Trouillefou, 13 mars 2008)

Où l’on pourra se convaincre qu’il est décidément inutile de chercher une ligne de cohérence quelconque dans la succession des sédiments laissés par les méandres de ce blog si noueux et sinueux.
« La faute à mes sinus », susurra la coupable enrhubée.

D’abord, laissons parler Robert :
Administration :
1°) Action de gérer un ensemble de biens ou des affaires privées et publiques.
2°) Fonction consistant à assurer l’application des lois et la marche des services publics.
3°) Action d’administrer, de donner un remède.

Ensuite, faisons parler Félix (Gaffiot) :
(« Administration » étant dérivé, tout comme « ministre », de « minor », le moindre.)
Minor, donc :
1°) minor, us, oris : comparatif de parvus, petit : le moindre.
2°) minor, atus sum, ari : menacer

(qui a donné notamment « comminatoire », qu’un illustre journaliste confondit un jour avec « jubilatoire », pauvre de lui.)

Ainsi donc, de l’humble et besogneux appareil qui sert les rouages de l’Etat pour ses administrés à la machine démesurée qui menace le citoyen apeuré, il n’y a qu’un pas, dans les méandres de l’imaginaire collectif.
Et puis, sans chercher bien loin, quand Minor se transforme en Minos pour laisser engendrer par sa femme le Minotaure, la cité pacifiée laisse place « [au fils du taureau] et de Pasiphaé. »
Nombreuses sont alors les Ariane perdant leur fil dans ses dédales et les Phèdre au désespoir.

Enfin, passons le bâton de parole à la docte Clopine Trouillefou
dont ce fourre-tout vient en écho à la version intégrale sise ici :
 
http://clopinet.canalblog.com/archives/2008/03/13/8306373.html
et dont voici ci-dessous un petit florilège :

 « « « Cette matière balancée entre l’outrage et le soupir : l’administration. […]
   aussi catastrophique qu’un cyclone, chargée de tous les péchés du monde, Hydre de Lerne, éléphantesque et lourdingue, à réformer de toute urgence depuis cinquante ans au moins, mais surtout à abattre, responsable de tout le malheur de notre société.
 Personne ne souligne jamais que, dans les pays où l’administration est inexistante, ou bien gangrenée par les pots-de-vin, ou encore soumise à l’arbitraire de la dictature (au lieu d’appliquer des lois), la famine, la guerre, le fanatisme, la maladie et la mort règnent en maîtres absolus. […]
Les rouages fonctionnent, quand l'administration est efficace. Les professeurs sont payés, les routes entretenues, les hôpitaux (encore) ouverts, les naissances déclarées, les droits acquis et exercés… grâce à notre administration.
Quand les concours de recrutement (ridicules et dépassés) cèdent la place au clientélisme le plus outré, quand les paies des fonctionnaires (ces privilégiés qui devraient avoir honte) doivent être complétées par des bakchichs, quand l’organisation d’un pays croit pouvoir faire l’impasse sur les circuits administratifs, le chaos n’est jamais loin. Mais qui connaît, en France, le principe de la séparation de l’ordonnateur et du comptable, par exemple, principe qui n’ « a l’air de rien » mais qui est le garant de la bonne gestion de l’argent public ? » » »

Ce n’est pas l’appareil qui est source des maux.
C’est le pouvoir qui s’en sert.
Nul ne gagne en effet au chaos : dictature est fille d’anarchie.

Nous rappellerons donc pour conclure que du magma initial naquit la séparation de l’ombre et de la lumière, de la terre et du ciel et de l’eau, de l’Eglise et de l’Etat, de l’Impôt et du Trésor (respectivement ordonnateur et comptable), du législatif, de l’exécutif et du judiciaire (merci Montesquieu), de la télévision et de l’ignorance. Euh, non, là, y a encore du boulot…


Je n’ai pour ma part jamais travaillé dans un bureau, mais j’en rêve chaque fois que le chaos prend le pas sur l’harmonie. J’imagine parfois (bien illusoirement, n’en doutons pas) l’univers des bureaux comme le règne serein des rouages sans heurts, des papiers bien rangés, de l’ordre où rien ne se perd, ni rien ne se crée. Où tout se conserve.
Archiver la mémoire de l’Etat, consigner les actes.
Chorégraphe et greffier.
Donner un corps écrit, un corps actif à la virtualité législative.
Insuffler l’ordre au mouvement de l’événement,
lui donner la grâce d’Etat.
Inventaire de ce qui s’est fait, de ce qui doit se faire.
Grandes orgues de l’organisation.
Calligrammes des organigrammes.
Qui eût dit qu’on pût trouver du lyrisme même aux scribes ?

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Mardi 18 mars 2008

Platon avait offert un Banquet, mais je me contenterai pour ce soir de quelques miettes apéritives, afin de ne pas trop laisser sur sa faim Loïs de Murphy à qui j'avais proposé, il y a quelque chose comme presque un mois, un petit récapitulatif sur la tendance inhérente de toute démocratie à glisser vers la tyrannie, à la suite d'un article de son cru sur l'ère joyeuse que nous vivons aujourd'hui.

" La forme de la vertu est une et la forme du vice est multiple. [...]
-Il se pourrait qu'il y ait autant d'espèces d'âmes qu'il y a de constitutions politiques.
-Et combien ?
- Cinq espèces de constitutions et cinq espèces d'âmes."
J'abrège la suite, car les lenteurs parasitées de "Tu l'as dit, il en est ainsi et c'est cela même" des dialogues socratiques m'ont toujours quelque peu agacé l'épiderme.
 La première consacre "le règne du meilleur : la monarchie, ou des meilleurs, l'aristocratie."
            Platon, République, livre IV, 445c-445e.

Quatre livres et cent pages plus tard, on a droit à l'énumération des quatre autres régimes politiques, qui constituent tous des déviations du premier type de constitution, considéré comme idéal par Platon, à savoir la monarchie, ou sa variante, l'aristocratie.
Chacune de ces quatre déviations porte en elle le germe de la suivante :

"Comme tout ce qui naît est sujet à la corruption, ce système de gouvernement ne durera pas toujours."
L'aristocratie peut se muer en timocratie, quand l'excellence se corrompt dans la soif des honneurs et l'ambition personnelle.
Puis vient l'oligarchie, "le gouvernement qui est fondé sur le cens, où les riches commandent, et où le pauvre ne participe pas au pouvoir. [...]
- Comment passe-t-on de la timocratie à l'oligarchie ?
- [...] Ce trésor que chacun emplit d'or, perd la timocratie. D'abord les citoyens se découvrent des sujets de dépenses, puis, pour y pourvoir, ils tournent la loi. [...] Et plus ils ont d'estime pour la richesse, moins ils en ont pour la vertu. [...] Alors ils fixent un cens. [...]
On ne prévient pas ce désordre dans le gouvernement oligarchique, autrement les uns n'y seraient pas riches à l'excès et les autres dans un complet dénuement. [...] Quand il était riche et dépensait son bien, cet homme était-il utile à la cité ? Ou bien, tout en passant pour l'un des chefs, n'était-il en réalité ni chef, ni serviteur de l'Etat, mais simplement dissipateur de son bien ? [...]
-Or, dans les cités oligarchiques, presque tous les citoyens sont pauvres,"
et leur révolte est de plus en plus difficilement contenue par la force, jusqu'à ce qu'ils prennent le pouvoir à leur tour et instaurent une démocratie. 
Laquelle se fonde sur le pouvoir donné au plus grand nombre.
Mais les vices et les instincts les plus bas étant plus répandus que les vertus, la démocratie étant le règne du plus grand nombre, elle est aussi le règne de tendances les moins vertueuses de l'âme humaine, et tend immanquablement vers le chaos et la violence, qui finit par se résoudre en tyrannie.
"Si bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent. [...]
Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues; [...] Les vieillards, de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens [...] de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.
Et c'est là, en toute jeunesse, en toute beauté, la naissance de la tyrannie.
Ainsi l'excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l'individu, et dans l'Etat."
           extraits du livre VIII de la République, Platon.

Dans les Politiques, Aristote rejoint cette analyse du processus de corruption inhérente à chaque régime politique, mais, plus pragmatique, il renonce à distinguer un unique gouvernement idéal pour en considérer trois possibles, chacun mis en regard de sa version viciée :
la monarchie menacée par la tyrannie, 
l'aristocratie corrompue en oligarchie, 
la démocratie pervertie en démagogie.

Voilà, c'était le quart d'heure nécessaire de Messieurs Cyclopèdes.

Sans oublier Churchill :
"La démocratie est un mauvais système, mais il n'y en a pas de meilleur."

Et le mot de la fin à G.B Shaw :
"La démocratie est un système qui garantit que nous ne soyons pas gouvernés mieux que nous ne le méritons." (Merci à Martin pour le cadeau de la citation). 

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Samedi 23 février 2008
1°) Je ne saurais trop recommander la lecture de ce recueil de chroniques prononcées sur France Inter qui, bien que publiées déjà en 1999, demeurent d'une justesse et d'une acuité prodigieuses. 
2°) Comme je n'arrive pas à remettre l'oeil sur le texte exact de la citation que je voulais ici développer, je vais me contenter de la paraphraser. Honte à moi. Ah, si seulement je pouvais maîtriser comme Luchini l'art de faire vibrer les mots des autres ! 
Bref, il s'agissait en substance de distinguer culture d'un côté, et moeurs et coutumes d'autre part, lesquelles se trouvent trop souvent assimilées depuis les années 1980, abusant d'un concept mal assimilé issu de l'anthropologie, qui permet de flatter une dérive démagogique de la société et conclut un peu trop facilement que tout se vaut.
Penser la pluralité, garder à l'esprit un sain relativisme ne consiste pas à renoncer à toute pensée universalisante. L'universel, c'est ce qui se tourne vers le tout, pas ce qui le possède, ce qui l'entrave dans une préhension totalitaire avide d'absolu.
Ainsi, remarque Philippe Val, risque-t-on de justifier des coutumes parfois peu respectueuses de la liberté, voire de l'intégrité de l'être humain, en particulier de la femme, au nom de la sacralisation de toute civilisation, comme inscrite sur la liste d'un patrimoine mondial et pittoresque à conserver. Nombreuses sont ces coutumes devenues intouchables sous prétexte qu'elles seraient partie intrinsèque d'une "culture".
Et bien non, s'indigne-t-il. La culture, celle des penseurs de toutes civilisations, n'a jamais cautionné les pratiques avilissant les êtres. 
La culture élève l'homme, ce que ne font pas toujours les moeurs, fussent-elles érigées en traditions. Non seulement les tolérer ne respecte pas les civilisations en question, mais elles les offensent au contraire, comme si le destin de certains peuples les contraignait pour toujours à perpétuer ou subir des gestes d'aliénation. Ainsi a-t-on pu entendre ici ou là des paroles stupéfiantes qui incitaient à tolérer la lapidation des femmes adultères ou l'excision puisqu'il fallait respecter l'altérité des cultures qui les hébergeaient, irréductibles à nos mentalités d'occidentaux. Rien ne me semble plus insultant précisément pour ces cultures, ravalées de ce fait au rang de civilisations sanguinaires ! Ne serait-il pas plus raisonnable de faire entendre plutôt les voix issues de ces pays, qui, elles, luttent sans crainte de se voir taxées d'intolérance par une molle pusillanimité, contre les coutumes les plus avilissantes ? Il me semble que l'on ferait bien plus progresser l'entente entre les peuples en mettant en exergue les textes d'Averroës, de Tahar Ben Jelloun ou de bien d'autres, plutôt que de conserver comme emblèmes d'une civilisation ce que condamne toute culture. 


par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 22 février 2008
De même que la foi du charbonnier est l'exact symétrique de l'athéisme obtus le plus radical, la religion de l'homme instruit est très semblable au doute cartésien de l'agnostique. Elle a été inventée pour que la place du pouvoir absolu reste vide.
Tabou catégorique. Interdit aux hommes de se prendre pour Dieu ou pour son serviteur et confident.
Et c'est pourtant l'inverse qui souvent se produit.
La ligne de rupture ne sépare pas les croyants des athées ou des agnostiques. Elle distingue ceux qui pensent et qui doutent de ceux dont une certitude figée, confortablement installée dans leur cerveau, le pétrifie peu à peu.
Dans une chronique, Philippe Val regrettait que notre modernité glorifie un peu trop la folie, tout en cultivant le mépris de l'imbécile, dont les critères de désignation laissent d'ailleurs grandement à désirer. L'imbécile, en effet, reste relativement inoffensif. Le fou s'approprie l'univers et ne connaît plus les frontières entre ses désirs et le réel.
Le totalitarisme triomphe quand toute limite au pouvoir humain est abolie. 
L'absolutisme se déploie quand pouvoir temporel et pouvoir spirituel se confondent et que nulle instance n'est plus reconnue au-dessus d'eux. C'est alors que le fanatisme se déchaîne. Celui de l'Inquisition de la très catholique Espagne, celui des procès staliniens, celui de tous les intégrismes, que le dieu qu'ils invoquent trône sur un nuage ou soit botté de cuir et armé de plomb. 
Il est de toutes façons très clair que la persécution des religions par les totalitarismes athées ne vise pas à éradiquer l'idée d'un dieu, mais à se l'approprier pour la remplacer par une religion dont le dogme terrestre n'a rien à envier aux religions révélées. 
René Girard, faisant référence à Clausewitz, nomme "désir mimétique" ce ressort universel et immémorial de tout conflit : "Je veux ce que l'autre possède ou désire". Les guerres, celles du bac à sable comme celles des cités, ne visent jamais qu'à se disputer un commun objet de convoitise :
un territoire, une ressource (or, pétrole, eau, etc...), ou un titre symbolique. 

Doit-on pour autant en conclure que tous les belligérants sont à renvoyer dos à dos ? Qu'il n'y a pas de guerre "juste" ? Il serait hélas trop facile de se laisser aller à ce trop confortable pacifisme. Il y a tout ce même un certain nombre de conflits issus d'une résistance légitime à la barbarie. Mais elles aussi peuvent se résoudre à ce théorème. " Tu veux ma liberté, je me bats pour la reprendre". Que l'objet de convoitise soit bien commun, ne signifie pas que les torts soient également partagés.

Si Bush, donc, (SVP, si quelqu'un en ce bas monde a un pouvoir quelconque, pourrait-il expliquer aux Américains que voter Obama ou Clinton serait un grand service à rendre à la planète ? Merci d'avance.) supporte si mal les puissances islamiques, ce n'est bien sûr pas par désir d'émanciper les peuples, mais, outre l'accès aux ressources énergétiques du Golfe, c'est en raison de son propre intégrisme dont l'obscurantisme s'accommode fort mal de la concurrence que lui opposent ses semblables, de l'autre côté de la Mer Rouge. 
Et l'on pourrait multiplier à l'infini les exemples, dont l'un des plus évidents manque tant de correction politique qu'on s'abstiendra d'en parler. Courageuse, mais pas téméraire. Des pages et des pages ne suffiraient pas à dissiper les malentendus une fois installés, car nulle argumentation, aussi limpide, aussi logique soit-elle, ne peut dissuader celui qui a décrété une idée illégitime et lèse-majesté de condamner en bloc celui qui la profère, tout simplement parce que, dans une logique de clan où l'on exclut, le procès est joué d'avance. On est alors en-deçà même de la mauvaise foi, au-delà même de la passion : on est dans l'arbitraire de droit divin, dans la damnation sans rémission. Et je ne suis pas taillée pour me battre contre le déferlement des haines qui ont, par exemple, submergé des penseurs comme Finkielkraut. Même si je ne suis pas toujours d'accord avec lui, je trouve ignoble la façon dont certains s'arrogent le droit de le bannir de leur caste de bien-pensants. Est-ce cela le débat démocratique ? Le Bien contre le Mal ? L'Ombre contre les Lumières ? Ne peut-on pas faire crédit à tous ceux qui ont fait preuve dans leur vie d'intelligence et d'humanité de manifester des divergences sur les moyens de faire progresser le monde, sans pour autant les accuser de vouloir le faire reculer ?


Rien n'est pire que lorsqu'on se croit habilité à combattre au nom de l'absolu, à agir au nom d'un dieu. Mais ne voient-ils donc pas qu'il n'y a pas pire péché d'orgueil, pour raisonner selon leur logique ? 
Le fanatisme, c'est comme le café : avec ou sans caféine, avec ou sans dieu. 
Avec : "Et oui, Dieu m'a parlé, mais pas à toi, c'est pour ça que je vais te transpercer de mon épée." 
Sans : "La vérité m'appartient, et je te ferai perdre la tête plutôt que de te laisser dans ton ignorance." 

Laissons à l'examen des choses d'ici-bas le soin de nous guider pas après pas.
Tout le reste n'est qu'au-delà, et l'absolu n'est pas de cette terre. 
Ceux qui croient pouvoir contenir la totalité du monde dans leur petit cerveau ont une bien petite idée de l'univers, alors que les plus grands chercheurs brillent par leur humilité.  
Un simple petit schéma suffit à synthétiser ces deux postures si symptomatiques : 
la taille de l'univers vue par chacun est proportionnelle à celle de son entendement. Plus les vues d'un esprit sont étroites, plus est limité ce qu'il perçoit du monde, plus celui-ci lui semble simple et sans questions.
Et réciproquement.

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : La commune des philosophes
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