

Qui n'a jamais assisté à une formation continue pour adultes modérément consentants au sein d'un IUFM ne peut concevoir dans toute son éclatante perfection l'idée exacte du néant intersidéral de la pensée.
A côté de ce stupéfiant brassage de vide, les expériences absolues des mystiques les plus ardents ne sont que pipi de chat.
Jean de la Croix et sa nuit obscure, Thérèse d'Avila et ses abîmes extatiques peuvent aller se rhabiller.
Même Pascal, qui s'effarouchait déjà facilement,
( "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie",
osait-il avouer sans honte)
eût pris ses jambes à son cou pour se réfugier
dans sa chambre de méditation
au spectacle effarant de ces bafouillis parfaitement épurés
de toute trace d'intelligence.
"Mes frères, contemplons ensemble nos vacuités respectives.
Une minute de silence ne suffirait pas. Préférons lui quatre fois trois heures de salmigondis sous-psychologisant pour arriérés du neurone.
Nous ne sommes pas là pour vous apporter du contenu tout prêt.
- Ah ben non, ce s'rait dommage, hein, des fois qu'on apprenne quelque chose !
Des fois qu'on nous transmette un savoir, ah ben non !
On est quand même des profs, hein. La connaissance, on s'en méfie !
Mieux vaut savoir qu'on ne sait pas, en bons Socrates ramollis du ciboulot, que d'essayer de se coucher moins ignorants.
Barbotons gaiement dans la fange de nos apories.
- Pas de cours magistral, surtout.
- Ne vous inquiétez pas : il ne nous était pas venu à l'esprit une seconde d'attendre quoi que ce soit de magistral de votre pédagogisme !"
Ce n'est plus le Gai Savoir de Nietzsche, c'est le Très Rasoir atelier de mise en commun de nos impuissances complaisantes.
J'ai beau savoir à quoi m'attendre, ayant déjà subi un certain nombre de tortures similaires, même si je fuis toujours autant que possible ce genre de mascarade caractéristique du PAF (Plan Académique de Formation), je reste toujours, à chaque fois, aussi estomaquée par l'inanité de ces pseudo-formations qui possèdent moins de consistance qu'une heure de cours pour les sixièmes les moins avancés qu'on puisse imaginer. Ils prétendent apprendre "comment gérer les conflits" à des professeurs d'un collège bien musclé (le collège, pas les collègues) en leur proposant une mélasse insensée grâce à laquelle ils auraient en moins de deux minutes les élèves sautant à pieds joints sur les tables, à supposer qu'ils ne les leur auraient pas déjà lancées à la figure.
Rien ne m'insupporte plus que ces sempiternelles entrées en matière
fort mal appelées "brainstorming" (ou encore remue-méninges.)
Pour qu'il y ait des tempêtes sous des crânes,
encore faut-il un minimum de dynamique conceptuelle.
Pas un ramassis de pauvres fragments de vécu mal digérés
et régurgités encore plus informes qu'ils ne furent avalés
sous formes de rognures de mots éculés, désarticulés et barbouillés
au marqueur noir nauséabond sur de malheureuses affiches
qui termineront à la poubelle, désespérées d'avoir tué
tant d'arbres verts pour si peu de matière grise.
Non vraiment, brasser du vide avec tant de constance requiert une virtuosité à saluer. C'est du grand art.
Je n'exagère pas, il y a des témoins.
Ainsi a-t-on passé plus de deux heures, montre en main, à caqueter sur une seule et unique idée (il est facile de les repérer, il n'y a pas foule, de ce côté-là) : les vertus du tirage au sort préalable à l'interrogation orale des élèves, qui ôte toute suspicion d'arbitraire, donc tout sentiment d'injustice de la sensibilité exacerbée de ces pauvres chéris. Je vous jure, deux heures, rien que sur le tirage au sort !!! C'était au début de l'année, stage destiné à tous les "nouveaux" arrivants en ZEP (zone d'éducation prioritaire, appellation novlangue pour zone culturelle sinistrée). Y étaient même conviés ceux qui, ayant obtenu une mutation récente, n'en avaient pas moins exercé des années dans d'autres établissements ZEP, comme c'était le cas d'une bonne moitié d'entre nous.
Ainsi aussi fallut-il, il y a quinze jours, une séance de deux heures "pour évaluer les besoins", expression euphémistique signifiant qu'on se regarde dans le blanc des yeux en soupirant sur l'inextricabilité de la situation.
Après cette première matinée d'une intensité intellectuelle remarquable, il fallait bien une deuxième après-midi pour rappeler l'abondante moisson de désolations récoltées lors de la première session, et préparer la journée du lendemain. Il nous fallut donc une réunion pour préparer la réunion suivante, qui elle-même annonçait la réunion ultime, sans toujours que le vif du sujet, dans son contenu, mot tabou emblématique des hérétiques de la transmission des savoirs, ne soit ne serait-ce qu'effleuré. Ni dans le concret ; ni, encore moins, dans l'abstrait, car l'on risquerait une entorse de nos méninges sous-entraînées en absorbant une dose létale de concept. Vade retro, Theoria !
Une seule solution dans ces cas-là pour ne pas laisser son cortex mourir d'inanition : installer une discrète perfusion cervicale sous la forme d'un bouquin dissimulé derrière un gros classeur, ou de jolis textes imprimés, plus discrets et tout aussi seyants.
Et quand on pense qu'ils s'y mettent souvent à trois, ces formateurs bien formatés, pour nous asséner le constat sempiternel qu'il n'y a rien de plus à faire que ce qu'on fait déjà dans un système scolaire en pleine déliquescence, et qu'il n'y a qu'à continuer à supporter l'insupportable, on se dit que les impôts seraient un peu mieux employés ailleurs : à payer plus de profs avec élèves, à mieux les répartir, à repenser le système dans ses fondments, au lieu de multiplier ces élevages hors sol de planqués pontifiants.
Mais c'est bien connu ; les profs, ça ne pense pas :
ça marche ou ça grève.
Certes, il me faut avoir l'honnêteté de reconnaître que tous les formateurs ne sont pas de sombres imposteurs.
Mais je continue cependant à affirmer que l'idéologie fondatrice des IUFM est destructrice de bien des dynamiques d'apprentissage, et qu'elle est redevable à la société de ce qu'elle fait des crédits qui lui sont alloués. Le problème est réel, et je ne vois pas en quoi il serait démagogique de le reconnaître, dans la mesure où nombreux sont les professeurs, sur le terrain, de l'intérieur, à le déplorer.
Lisez le Journal d'une institutrice clandestine, de Rachel Boutonnet, par exemple.
Lisez aussi, surtout La Fabrique du crétin, de Jean-Paul Brighelli, brillant brûlot d'une tragique lucidité.
L'étroitesse idéologique dont font preuve Philippe Meirieu et ses apôtres, il ne me semble pas malsain de s'en indigner.
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