Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 22:38
Ce qu’il y a de bien, quand on bricole, c’est qu’il reste toujours des chutes.
C’est pas du tout fait, c’est pas du sur-mesure, alors forcément, il reste toujours quelque chose : des vis, des clous, des boulons, des bouts plus longs de planches, des bouts moins longs de ferraille, des angles morts qui ne demandent qu’à ressusciter,…
Il faut toujours garder ses chutes, aussi méticuleusement que le boulanger conserve un peu de pâte pour le levain du lendemain, que la yaourtière mêle au lait neuf le ferment vieux.
La chute est le ferment du bricoleur : sous la grande meule de sa caboche, ça mouline ferme.
Les chutes sont aussi essentielles au bon fonctionnement d’un atelier qu’à un recueil de nouvelles.
Elles attendent, tapies dans l’ombre du placard, la prochaine idée qui jaillira de l’ampoule à incandescence juchée de guingois sur le crâne du bricoleur comme l’auréole au-dessus du Saint Chrême.
      Alors, brandissant le tournevis glorieux et souverain comme le goupillon de l’abbé illuminé, il s’exclamera, visité par la grâce rayonnante d’la Main-Esprit, indifférent aux sarcasmes des incrédules : « Hommes de peu de foi, vous verrez les prodiges de l’humaine imagination, et le soleil ne se couchera pas une nouvelle fois sur l’horizon (vérifié au niveau à bulle) de ce méridien avant que l’idée n’ait pris chair et matière (un léger morceau de doigt restant souvent coincé entre le clou et le marteau, même quand il n’y a pas de croix dessous.) Car tel est le miracle de l’incarnation : il n’est d’esprit sans corps, de tête sans main, de page blanche sans bois, ni d’écrivain sans table ! »


Repost 0
Published by Clarinesse - dans Bricolotrucs
commenter cet article
27 décembre 2009 7 27 /12 /décembre /2009 23:38
Plus la matière est froide et dure au toucher,
plus il lui faut de chaleur pour se laisser aller à la fusion,
plus elle vous éblouit de sa lumière chtonienne :
un soleil en son ventre.


Pour terminer l’année, éclusons quelques images qui attendent depuis le printemps dernier, de ces deux expériences artisanales puisées au savoir de deux maîtres burkinabés.
Le premier, ès batiks, fut déjà brièvement évoqué.
Le second, bronzier de son état, nous fit manier la sculpture à la cire perdue, répandue dans toute l’Afrique (occidentale au moins) dont j’avais fait la connaissance en Côte d’Ivoire il y a, (déjà, hum !) une douzaine d’années.

On commence par modeler la figure de son choix dans une cire un peu tiédie. Puis on la couvre d’une épaisse gangue d’un mélange d’argile et de crottin, pour que les fibres d’icelui maintiennent une cohésion et limitent les fissures. (Ah, le plaisir de malaxer le crottin chevalin au grand air !) Puis on fait cuire les moules de glaise séchés, afin de les durcir et de laisser la cire s’écouler. De l’autre côté, dans un four de terre façonné à la main, on a fait fondre divers métaux (pas trop vite pour éviter les chocs thermiques qui produiraient des explosions) pour obtenir du bronze liquide. On récupère ensuite le fer, plus léger, qui flotte à la surface. Une fois le métal prêt, on remplit un creuset tenu par une longue pince, qu’on verse dans les moules encore chauds (toujours gaffe aux chocs thermiques).
Très vite, on peut briser le moule et découvrir, un peu ému et plus inquiet encore, l’éclosion des formes mal dégrossies que les mains aussi malhabiles que patientes devront polir des heures durant pour les rendre présentables.

Je ne me risque à poéter sur les couleurs dantesques de ce feu vert et bleu qui fascine comme au seuil des enfers, sur la lave aveuglante qui flambe et passe en une seconde du rouge en four à l’or en moule, sur la résistance de la matière qui impose sa loi d’airain et ne se plie qu’aux gestes qui la choient.


Evidemment, vous reconnaîtrez sans peine les pataudes hybridations de la seule enquiquineuse* du petit groupe qui ne voulut pas suivre les modèles exotiques proposés, lesquels engendrèrent par ailleurs une prolifique descendance d’une douzaine d’éléphants, tortues et autres motifs traditionnels.
*relativement, car très autonome quand même (non, non, toute seule, ça ira, merci).

2009-BronzePerso 111

Mais quelle grâce dans les silhouettes autochtones !
C’est après qu’on se rend compte de la maîtrise nécessaire à la naissance de tant de finesse.

2009-BronzeBurkina 149
Celle-ci est un cadeau du maître de forge : touchée par sa grâce !
Repost 0
Published by Clarinesse - dans Bricolotrucs
commenter cet article
23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 06:49

Toute ménagère avisée sait bien que mieux vaut se conformer aux inscriptions qu’arborent fièrement les vêtements sur leurs discrètes étiquettes, telles de post-diluviennes armoiries délavées. Ainsi ne traite-t-on pas un pull en angora comme un jean usé, sous peine de voir la fibre livide rétrécir, difforme et grimaçante sous l’outrage.

Texte ou textile, il en va très exactement de même : matière induit usage. Au morceau tout tissé d’écriture, il faut parler doucement pour qu’il ne se froisse, l’entretenir de ses impressions, repasser si besoin ses faux plis, mais sans trop le brûler.

Tricotons quelques mailles à partir, à l’endroit d’inventaire :

Certains textes sont en bois : ils ne seront polis, souples et doux sous la langue que passés au rabot du brouillon abrasif, du commentaire (en)caustique.

D’autres sont en cristal : le contact trop rugueux des retouches à la lime les ternit. Paille de fer, toile de verre s’abstenir. Attention fragile, pas toucher.

Il y en a aussi d’acier, rougeoyant des brasiers de colère. Ceux-là sont dans la forge, et il est permis d’apporter son marteau : il rebondira sur l’enclume, et le fera résonner plus fort sous les coups, tintement métallique et guerrier, galvanisé d’insurrection.

Au détour du chemin, il arrive parfois que le pied du lecteur - promeneur trouve une pierre qui s’avère encore lave, et s’il choisit de la saisir, aspirant ses fumerolles, enivré comme d’alcool, l’abandon est requis.

Certains écrits sont des ruisseaux, ou des torrents, ou de grands fleuves : refuser au courant de s’y laisser porter, chipoter sur telle feuille qui altère le miroir de l’onde pure, c’est rester sourd au mouvement, c’est se murer dans un autisme condamné comme une porte étouffée.

D’autres encore ont paraît-il des mots si bleus qu’ils insinuent de leurs méandres octopussiens, dans les replis de matière grise, une encre sombre et cafardeuse qui filtre tant l’éclat du jour, qu’absorbé par l’ailleurs de la nuit qui étreint l’étincelle vacillante de l’ici, vous n’êtes plus qu’absence, indigo indécis indigent, dépossédé de forces vives, anéanti par la présence insaisissable d’un Horla qui boit en vous l’eau sans ressources.

(...)

 La liste n’est pas close, et l’esquisse accueillante à toute suggestion.


&&&

Voici donc, d'après M'dame de K : les textes fleurs, embaumant de parfums et de rythmes légers à faire tourner la tête.

Ou d'après Slevtar (sans blog mais en coms) : les textes en soie, caressant de frissons les peaux de sensitives.




Repost 0
22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 11:37

De grâce, ne restons pas de glace !

2009-Neige-Reims-068.jpg

« Le froid, c’est comme un boxeur qui vient vous chercher, et, mordant vos joues rouges, vous rappelle au sentiment aigu d’exister. »
Ce qui disait à peu près Christian Bobin à La Grande Librairie, l’autre jour.

2009-Neige-Reims 019


Le sang qui bat sous la piqûre,
Les doigts de grâce figés de glace,
Et le mouvement qui s’accélère,
rivières pourpres sous la peau blanche.



2009-Neige-Reims 029
(Empreinte du fils, samedi dernier)


Ce qui me fait rire, ce sont les gens qui passent une heure dans leur voiture pour aller s’agiter dans une salle de sport, suant sous et eau pour quelques grammes de graisse en moins, et qui rechignent à sortir leurs précieuses pattes arrière dans la neige, alors que de braves chaussures de randonnée se cramponnent bien gentiment aux trottoirs cotonneux, préférant klaxonner dans leur caisse à moteur pendant deux plombes plutôt que marcher trois quarts d’heure.
Repost 0
Published by Clarinesse - dans Epistolaire
commenter cet article
18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 14:33

 

 

 http://www.cinemovies.fr/images/data/photos/G73161319013733.jpg

 

 

 

La contemporaine bêtise, c’est comme les tiroirs et les valises dans les films d’espionnage : il y a un double fond. On a beau croire que son pessimisme a déjà touché le plancher le plus abyssal, on arrive toujours à en découvrir une couche en dessous. 

A croire que sur cette boule ronde, tout tourne autour des territoires à marquer : des émissions vésiculaires de mâles en meutes ou solitaires aux tagueurs sans talent déchirant les façades trop lisses, des guerres tribales aux articulets de lexicules adipeux et autres appropriations inappropriées.
 

Chez les modernes, marquer son territoire, ça s’appelle déposer un brevet.

Attention, pas un brevet sur ce qu’on a inventé, créé ex nihilo à la seule force de ses neurones imaginatifs et savants. Non, juste trouvé par terre, ramassé sous les sabots d’un cheval, sur le siège de son voisin, entre deux feuilles de trèfle ou deux pages de dictionnaire. 

« J’ai trouvé cette clé USB oubliée sur une table de lycée ? Elle est à moi, qu’importe si l’objet est au plus haut point personnel et identifiable ! » Ben voyons ! 
 

On sait déjà que Monsanto* s’est fait une spécialité de breveter le vivant, privatiser les organismes et affamer le monde. On sait aussi que Microsoft voulut s’approprier le mot «windows», qui, comme tout lecteur de céans le sait, signifie étymologiquement  «l’œil du vent» (Wind Auge) depuis le Haut Moyen Age. Heureusement, il fut débouté de sa requête par un juge pas trop inculte. 
 

Mais le fantasme stupide du vol légal n’est pas l’apanage de quelques gros requins : les petits piranhas aussi veulent breveter les mots du dictionnaire et devenir propriétaires de noms communs, qui, par définition, appartiennent à tous. 
 

Tenez-vous bien…  Tenez-vous mieux… Un peu de tenue, tout de même !

« Tenue » et non « attitude » : fini, « attitude », c’est déjà pris.

Car c’est maintenant au tour de deux ostéo (ou psycho ?) -pathes près de Nantes qui mettent leurs grasses papattes dessus et ne veulent pas démordre de leur nonos.

Ils réclament 20 000 € aux créateurs d’un petit centre de balnéo à l’autre bout de la France qui ont eu le malheur d’employer le mot « attitude » dans le nom de leur boîte. Quel crime, isn’t it ?

Tout fiers d’avoir baptisé leur institut de l’ébouriffante enseigne « Centre attitude », les bourrés nantais, emportés par le souffle prométhéen de leur élan créateur, ont en effet déposé le brevet de leur géniale trouvaille linguistique : « Nous avons fait énormément de recherches pour trouver un nom original » osent-ils déclarer sans honte. Waouh ! Impressionnant ! Et vous avez grillé combien de synapses pour ça ? Le ridicule ne tue pas : ils sont toujours aussi vivants qu’ignorants. 
 

Car, voyez-vous, les mots ont une histoire. Une longue, sinueuse, merveilleuse histoire qui aboutit au chef d’œuvre architectural que sont les langues humaines en général, et la langue française en particulier. Pas touche au lexique de Totor, sinon pour l’enrichir !

Le mot « attitude », en l’occurrence, fut francisé en 1637 par Nicolas Poussin, grand peintre du grand siècle à partir de l’italien « attitudine » et est donc à l’origine un terme de peinture.

Il existait bien avant que vous ne souilliez vos langes et la paix de vos concitoyens. 
 

Mais non, cela n’empêche pas ces vautours sidérants de crétinerie de vouloir se l’approprier.

Et hop, que je t’attrape un mot de la langue française. Et hop qu'il est à moi ! 
 

Ne sachant rien, ils exigent tout. Et mettent à mal liberté individuelle et bien commun par l’inquiétant retour de cette volonté primitive et tribale de marquer son territoire. Car en attendant que ce jugement insane soit cassé, une brave PME qui n’a rien fait à personne risque de se retrouver sur la paille. 

 

Ce n’est pas tant l’insondable bêtise qui est révoltante : elle a toujours existé. C’est que la justice se couche devant elle et lui fasse croire que ses prétentions sont légitimes, au lieu de la renvoyer pleurnicher dans les jupes de sa maman avec toute l’ironie qu’on lui doit. Il ne s’agit même pas de pinaillage législatif. Il s’agit du simple bon sens, de revenir au sens de la loi, à sa raison d’être : un nom commun, par définition, ne peut en aucun cas devenir la propriété de quiconque. Mais qu’a donc dans le crâne le juriste qui a entériné le dépôt de ce brevet ? C’est une faute administrative, une telle requête n’est en aucun cas recevable, le brevet est nul et non avenu, point : il suffit pour l’invalider de le faire lire à un fonctionnaire qui a dépassé la classe de CE2. 
 

Le droit a été créé pour protéger le faible contre le fort : magnifique invention. 
 

Mais ce n’est plus le pauvre qu’on défend : c’est le pauvre d’esprit qu’on soutient contre la richesse de l’argumentation et la force du bon sens, qu’on autorise à faire suer le monde par des dérives procédurières qui pervertissent la loi et le dispensent de toute réflexion et de toute culture. Indigence cérébrale contre intelligence. 
 

Le drame de la démocratie falsifiée en société de consommation, c’est qu’on courtise la connerie. On se prosterne devant elle, pourvu qu’elle consomme. On lui tend le micro et on lui offre tribune au lieu de lui demander de la fermer et de retourner planter ses choux.  

Consternant, non ?

 


(*Appris aussi récemment que Monsanto a racheté la production américaine d’aspartame, produit toxique déjà interdit au Japon et en Australie, qui provoque notamment de sympathiques tumeurs cancéreuses au cerveau alors qu’il reste toujours très autorisé et utilisé en France notamment, sans aucune mise en garde officielle.)

Repost 0
14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 00:10

Il l’avait si souvent laissé choir, le flacon fissuré aux ivresses estropiées,
et s’étonnait de ne plus sentir sous ses doigts que les éclats coupants du verre mal recollé.

C’est ainsi : l’œil doit suivre la main.
Ce n’est que pour l’inerte qu’habitude vaut regard.
Et encore, l’inerte qui ne craint pas le choc.
A la rigueur, une casserole, on peut l’attraper au fond du tiroir sans trop y voir.
Mais une tasse en porcelaine, c’est déjà plus délicat.
La main aveugle mésuse du vivant, saisit sans voir, passe à côté du mouvant perpétuel, heurte et se blesse.
Cécité d’un geste sourd aux fêlures.

Repost 0
7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 07:10

Sire, A. knows et Cla sait quand elle va un peu loin.
Il est permis de se moquer de ses charges de cavalerie,
De ses grandes manœuvres claironnantes, sabre au poing,
Des barricades dont elle s’entoure, des canons qu’elle brandit,
Ne sachant ce qu’était ce bruissement dans la nuit,
Musaraigne ou voleur, bienveillant ou râleur.

Il n’y a pas que la peau qui soit trop chatouilleuse.
Il est permis de se moquer.
Déridons-nous un peu.

&&&
Portrait, extraits
&&&

Acte I, scène 4

« Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. »


 Acte II, scène 6
« De Guiche    Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
                  Voulez-vous être à moi ?

Cyrano                                           Non, Monsieur, à personne.
De Guiche          Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
                  Hier, et je veux vous servir auprès de lui.
[…]                                          Il est des plus experts.
                      Il vous corrigera seulement quelques vers...

Cyrano                 Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
                   En pensant qu'on y peut changer une virgule.
De Guiche           Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
                     Il le paye très cher.

Cyrano                                            Il le paye moins cher
                    Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
                    Je me le paye, en me le chantant à moi-même.

De Guiche          Vous êtes fier !
Cyrano                                       Vraiment, vous l'avez remarqué

                                                 Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.


A ceux qui se diront : qu'est-ce qu'elle se la joue, celle-là !
Eh bien oui ! Et alors ? A chacun ses jouets.
Je n'ai sur cette terre qu'un tout petit royaume :
c'est ici, et j'entends bien m'y amuser comme nulle part ailleurs.
A ceux que ça amuse, très bienvenus, jouons ensemble.
Grandiloquer n'est point gênant, si on le sait, bien averti,
Que tout cela s'envole dès le masque tombé, diverti.

Tout ça n'est que littérature, on the world's stage.






Repost 0
Published by Clarinesse - dans Citations fascinées
commenter cet article
30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 22:27
Crédit photo :
(Merci à toi pour le prêt de cette image qui m'inspira quelques lignes de ce qui suit)

Vous m’excuserez pour l’inconcordance de la date, mais j’avais déjà enregistré le texte il y a trois jours : du coup, même si je ne le publie qu’aujourd’hui (faut laisser aux lecteurs le temps d’écluser) il demeure antidaté.



Chaque mot se tatoue sur sa peau irradiée.

Le ballet alangui de ses phrases blotties
Caresse des noms chers en bouche inassouvie.
Et frémit et convulse une exquise cambrure,
Serpentin de papier dans un feu de joie pure.
Et le fluide embrasé immergeant toute nervure
Précipite les vaisseaux affolés, suraigus,
Sur la grève sanguine aux entrailles éperdues.
Saupoudrée d'embruns fous, enlacée au vent clair,
Danse avec le brin d'herbe arrimé au grand air,
Roule comme une vague sur la plage de chair.


Repost 0
Published by Clarinesse - dans Echappées poétiques
commenter cet article
30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 22:16


Ben oui, pour conjurer leurs angoisses, y en a qui fument, y en a qui sniffent, y en a qui boivent, et pis y en a qui rangent et qui gravent sur diverses tablettes l’ordre qui manque à leur ’tit cœur.

J’ai toujours bien aimé les étiquettes. Et les boîtes, aussi. Et les sacs, et les trousses,...
(C’est une vocation contrariée.
J’aurais pu faire étiqueteuse et encartonneuse de supermarché, si j’avais voulu.)
Attention, pas les autocollants abominablement criards, impossibles à assortir et à décoller.
Non, de jolies étiquettes pour rayonnages antiques d’apothicaire songeur.
De beaux rectangles calligraphiés de parchemin, encadrés de laiton.
Or, à force de récupérer les bâtonnets des glaces au chocolat de ces derniers étés, contemplant le bocal où je les conservais pieusement, ne sachant point encore à quoi ils pourraient bien servir, je finis par leur attribuer la digne fonction de panneau indicateur.
Innocents panonceaux, vous subirez le supplice du pyrograveur !

Car il fallut admettre qu’aux êtres bazardeux, la maison la plus familière reste à jamais un entrelacs de sentes indéchiffrables et de lianes inextricables, et qu’il est vain de se lamenter sur leur incapacité congénitale à s’y retrouver. La seule solution consiste à leur placer des étiquettes partout : cette étagère pour les livres empruntés à la bibliothèque, cette autre pour les magazines ; ce compartiment du frigidaire pour le beurre, (les charentaises se rangeant ailleurs, merci. - J’exagère à peine. - )
Rassurez-vous tout de même : je ne suis pas encore dingue au point d’avoir collé des écriteaux partout, et de me promener dès dix heures, les soirs de grande fatigue, avec un post-it sur le front marqué : « au lit », espérant qu’on m’indique charitablement le chemin de la pièce rédemptrice, au cas où je ne le retrouverais plus.

Mais il est vrai que, de jeune fille fort rangée, je me laissai peu à peu envahir par l’insidieux et débordant capharnaüm que firent régner, par ordre d'apparition sur parquet, le père, le fils, puis le saint-esprit, - pardon, le blog.
Et dans cette guérilla domestique aux éreintants combats d’armoires et de tables basses, il faut chaque jour regagner le terrain perdu.
La tâche n’est pas mince, car c’est une véritable révolution copernicienne qu’il faut opérer dans les esprits obscurantistes les plus réfractaires aux lumières du progrès haussmannien.
Car on ne peut donner un ordre aux choses que si on leur a attribué une catégorie mentale un peu plus fine que « chose ». Car les choses, voyez-vous, c’est un peu vague, et si on les laisse faire, leur terrain de jeu ressemble vite à un vaste chantier de démolition.
Et les catégories, c’est comme les cubes des petits ou les poupées russes : ça s’emboîte.
C’est drôlement amusant.
(C’est pour ça, d’ailleurs, que j’avais fini par choisir philo et non lettres, après avoir longtemps courtisé les deux : parce qu’on pouvait faire joujou avec de jolies caisses à outils. Ca s’appelle des concepts, et ça se range dans de grandes boîtes qui s’appellent les catégories. Le tout bien réparti dans de très pratiques « brain boxes » (Merci Ayron pour le lien)

Il en faut donc, un humble et harassant labeur de moine défricheur, pour arriver à faire reculer la ténébreuse jungle hostile aux bipèdes à front haut.
Sa main est sa faucille, son verbe est son semoir, et elle avance, courbée sur les sinueux sillons de son foyer embourbé, récoltant les débris, glanant les débarras, espérant une lueur d’attention des tempêtes impitoyables qui chaque heure éparpillent aux quatre vents ses précaires fagots péniblement rassemblés.

Le pré sera fauché quand chaque chose sera à sa place :
une place, une chose ; une chose, une place.
La chose est à la place ce que la prise mâle est à la prise femelle : il faut qu'elles se retrouvent pour que le courant passe, que l'énergie circule dans le "feng -ch'uis perdu" de la maison, et que l'on puisse passer sans trébucher sur de mauvaises ondes.

Sans cette correspondance aussi stable que la loi de la gravitation universelle, point de salut.
Il faut que la place vide contienne si clairement l’image virtuelle de l’objet en sortie qu’elle l’aimante avec la puissance de l’attraction terrestre. Il faut qu’un élastique invisible attire irrépressiblement la chose en vadrouille pour lui faire réintégrer son cher habitacle douillet qui l’appelle de ses petits bras accueillants.
Que chaque objet ait son écrin, son petit espace rien qu’à lui, comme un lit dans une chambrée d’internat. C’est-y pas charmant ?
L’étiquette en bois, à défaut de l’avoir en tête, c’est l’hologramme qui apparaît, le fantôme de l’objet qui hante l’amnésique, telle la main amputée qui lui rappelle sa douloureuse absence.
C'est-y pas flippant ?


Il faut changer mentalement l’espace de catégorie : d’étendue froide, vide et indéterminée, il doit devenir un immense casier à bouteilles, attendant gentiment que sa vacuité momentanée se comble de nouveau grâce à son fidèle objet attitré qui le retrouvera avec une infaillible constance.
Ce n’est pas pour rien que le désordre s’appelle bordel. Il faut réhabiliter les couples qui durent :
une place + une chose = love for ever, exactement comme un homme + une femme = chabadabada.

Avec ces jolies n’étiquettes, chaque place déclare officiellement son amour à l’objet de son affinité élective.

Repost 0
Published by Clarinesse - dans Bricolotrucs
commenter cet article
26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 18:07

 

Voici livré en intermède le petit exercice de style laborieux qui me fut commandé pour le journal du lycée. Indulgence requise pour les pesanteurs capillotractées. Je vous prierai néanmoins de remarquer que supporter des lourdeurs à la seule force de ses cheveux mérite considération.


NB : Les ajouts et corrections apportés suite aux suggestions de nos aimables lecteurs figurent en bleu.
Merci à vous.



Sur le piano aux huit octaves de flammes bleues, le chef d’orchestre toqué de blanc joue de sa batterie : au fond des cuivres, les fricassées fredonnent leurs accords grésillants.
Tandis que le batteur, électrique, fait monter la sauce, le chevreuil danse une gigue dans la grosse caisse de la marmite.
De son archet d’acier, le maître queux découpe quelques tranches parfumées sur son violon de jambon*, dont les notes aromatiques font vibrer ses narines chatouillées. 
Au bout du rouleau à pâtisserie, le petit mitron somnole, et le chef excédé chante (comme une casserole) une messe basse furibarde au marmiton :
« Mets un bémol à tes épices ! Ce tournedos Rossini est massacré ! Bien trop de notes poivrées. Et révise tes gammes de saveurs.  »
Le pauvre gâte-sauce répond de son filet (d’agneau) de voix cristalline et flûtée, aérienne comme des bulles de champagne :
 « Excusez-moi, Chef, j’éviterai dorénavant de commettre brioches** et canards** dans mon chaudron***. »
Surplombant sa bedaine rebondie, le chef reprend :
« Et cesse de jouer du mirliton, petit mitron.
Fais plutôt rissoler les chanterelles et les trompettes de la mort. »
Sur le lutrin, il continue de déchiffrer la partition de sa recette.
Et soudain facétieux, du bout d’une baguette fine comme un gressin qui croustille sous la dent et l’oreille, le chef montre à son apprenti l’accord majeur sucré-salé qui résonnera de mille nuances sous la voûte grenat du palais garni de chairs cuites et fondantes. Du fond de la cave, l’échanson se charge d’en décupler l’écho, en ajoutant le contrepoint dionysiaque qui ruissellera dans les gorges enivrées.
Enfin, pendant que le café murmure sa petite cantate, la ronde empesée des desserts entourés de crêpes gavottes en dentelles s’accélère peu à peu en un cake-walk endiablé avant de se clore
sur l’opéra : la douce Melba au teint de pêche se charge du final, mais la Belle Hélène l’interrompt par un crescendo de coulis chocolaté en pleine poire.
   

* Jambon = violon en argot musical.
** Fausse note, en argot musical.
*** Mauvais piano

 

 

 

 

Repost 0

Cahiers Brouillonnants

  • : L'oeil du vent
  • L'oeil du vent
  • : Méditations métaphoriques et pensées en tous sens : philosophiques, esthétiques, poétiques, écologiques et bricoleuses.
  • Contact

Cahiers de l'aube

1°) Window : nom anglais de la fenêtre. Etymologie : 
de l'ancien saxon Wind Auge,
l'oeil du vent.

2°) Les métaphores, c'est comme les collants. 
Ca file vite si on n'y prend pas garde.

3°) - Métaphore et crie-toi. (d'après Luc)

Recherche

Chat échaudé...

Archives

Clarinesse ?

Pour la quête 
de clarté dans la langue,
de musique dans la voix.