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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 23:34

Scène inspirée par le texte de Brigitte Giraud sur l’attente.

Elle approchait, bras entrouverts, vit un sourire. Mais la voix douce en face a bifurqué en s’avançant.  Elle est restée les bras béants, cœur éventré, viscères à vif. Le rouge au front, elle s’est baissée, a ramassé les débris suintants épars au sol, les a remis dans leur boîte rouillée, puis est partie, vieille chaussette ébréchée et boiteuse. A cloche-pied, forcément, puisque les vieilles chaussettes vont rarement par paires.
Nul ne s’aperçoit de la honte, tout éblouis qu’ils sont dans le souverain égoïsme du bonheur éclatant. Sans bruit, elle a refermé la porte du royaume où rien, jamais, n’est à justifier, car tout, toujours, arrive parce qu’il le faut, dans la solaire et implacable justice de l’évidence.

Elle a donné respect au silence de mépris, et dompté la révolte inutile qui rugit dans le coffre au thorax trop acide. Mais des griffes ont poussé aux côtes de la cage et lacèrent le cœur gros qui se bat pour ne pas se répandre. Et la fauve amertume se déchaîne. Enfermée dans la même geôle que le monstre, elle est prison dans la prison, condamnée à maîtriser la bête. Elle ne peut lâcher prise et s’agrippe ferme aux crocs. Rien. Elle ne dévorera rien : ni dedans, ni dehors. Mais tenir a un prix. Les nervures du cou sont nouées pour ne rien relâcher. Nul mouvement n’est possible. Nul regard détourné. Figée dans son effort, liée par son effroi.

Désertée, elle attend. Elle attend que la bête se fatigue.

Qu’elle se lasse de broyer les épaules de la proie en l’étau de sa serre.

&&&


Enrayer la machine à attendre.
Refuser de rester cruche vide attendant pour son vin quotidien.
Se passer de, faire sans.
S'attendre à tout pour n'attendre plus rien.

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 23:20

 Préambule (bis) et précautions d'emploi :

Sachant qu'Apo est à Cla ce que Hyde est à Jekyll, ne point confondre. 
Présence non autorisée de l'une en l'autre.
Mais rien à faire, la catharsis dans le secret n’opérait pas :
il fallait traîner l'âme damnée au grand jour pour l'exorciser. Alors voilà.
Parce qu'il y a d'autres sujets qui attendent, interdits de séjour tant que page blanche n'a point été montrée et que page sombre continue d'obstruer les issues.


Il en est de l’amour comme de l’alcool ou du chocolat. Certains savent y goûter avec modération, en fins gourmets, connaisseurs raisonnables des plaisirs d’ici-bas. Et d’autres s’y engouffrent, aspirés par la tornade incontrôlée d’une attraction qui ne trouve sa fin que dans l’autodestruction. Toute inclination leur est passion ; toute passion leur devient addiction. Ils en meurent ou la tuent.
A n’en pas douter, Apolline faisait partie de cette seconde et fluctuante catégorie.

 

Pour eux, l'amour, c'est comme le cancer :
ce n'est pas parce qu'on tranche une tumeur qu'on empêche les métastases de s'éclater.
Telle une souris effarouchée, pourtant bien décidée à ne plus remettre en jeu sa pompe à sang dans ces bûchers qui vous laissent aussi exsangue et calciné que ceux des chasses aux sorcières, Apolline s’était réfugiée dans une impasse.
Tellement étroite qu’elle ne savait plus comment faire demi-tour.
La tête prise dans un cauchemar, au lieu de suivre les fils d’or et d’Ariane qui lui montraient la voie, elle les avait rongés.
Se murer dans un détachement anesthésique était la seule solution qu’elle avait trouvée pour rester debout toutes ces années, malgré le reste.
Une salle d’attente. Une antichambre. Apolline n’avait jamais quitté l’antichambre de l’existence.
Jamais encore fait coïncider autrement que dans les apparences rêve et réalité. 
Lèvres closes et bras croisés, "elle vit sa vie par procuration, toute à son poste de dépossession."
La bouche cousue, suturée sur des tourmentes tues, des silences hurlants, le cœur pressé derrière des poings serrés, comprimé par l'apnée et battant d’autant plus sourdement qu’il y a moins d’oxygène.
Et sourire, encore et toujours. Tout va bien…

Puis elle avait entrebâillé la porte, et jeté l’encre à marée haute, enfin.
Comme un mollusque attendant sous le sable, elle avait laissé les fragiles membranes de ses chairs ondoyer sous les amples courants du grand large.
Elle avait lu, avait écrit ; elle s’était laissée dissoudre, perméable, poreuse.
Dépossédée de son refuge. En attente. En transit.
Sous perfusion. Elle avait vécu sous perfusion pendant des mois.
Disparue dans le siphon. Il lui fallait reprendre pied.
Noyée dans l’eau salée intarissable. Comme le Paic Citron : quand y en a plus, y en a encore.
Et il aura fallu en faire couler, des litres d’eau, pour réussir à les décoller un peu, ces patates carbonisées au fond de la poêle. Quand elles s’attachent, elles y laissent leur peau.
L’avait failli laisser la sienne. Mais seul un petit bout y était resté.
Non, décidément, elle n’était pas faite pour le vaste monde.
L’huître se referme. Le bigorneau réintègre sa coquille.
Pont levis relevé et couvre-feu. "Couvrez ce feu que l'on ne saurait prendre."  
Ce feu de paille qui n’en finissait plus d’embraser la forêt desséchée de ses impasses, qui n'en finissait plus de se laisser attiser sans plus personne ni pour l'éteindre, ni pour s'y chauffer.
Le silence avait été décrété, imposé. Fort bien, donc.
Ce silence qui grandit comme une méduse au fond des poumons et qui étouffe, étouffe.
Jusqu’à enfin pouvoir le crever, en percer la poche et en répandre l’eau trouble sur la page.
Ne plus penser. Ne plus relire et ne plus lire. Ne pas regarder le vide au-dessous. Ne plus laisser ce vertige s’emparer de son être disloqué. Ne rien remuer de cette coupe pleine à ras bord encore d’acide qui ne demande que le moindre cahot pour déborder toujours.
 Non, décidément, elle ne s’en remettait pas.
Un caillou dans la chaussure. Un caillou qu’il lui fallait lancer sur la surface imperturbable du lac pour troubler le reflet qui la hantait et enfin, pouvoir détourner son regard sous hypnose.
Elle avait posé les clefs 
sur la page, mais elles ne furent pas prises.
Alors elle s'est arraché le cœur, l'a enfermé dans le coffre cadenassé, et a jeté la clef.


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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 23:24



Attendre ou vivre, il faut choisir. Apolline ne savait comme toujours que subir et tenir.
Contradiction d’un stoïcisme ramolli, attiédi.
Attendre, nier le présent, ici et maintenant. L’anti-vie.
Mais peut-on espérer l'avènement du jour suivant sans rien attendre ; n’est-ce pas une seule et unique respiration, vérité en deçà et au-delà des Pyrénées, comme Montaigne ne disait pas ?
Esperar, attendre et tendre son esprit vers l’à venir qui ne vient pas, car détrompons-nous :
l’avenir n’arrive que si on va le chercher. Le temps qui avance est vide. A soi seul de l’emplir.
Attendre, terré dans sa terreur, ou bien « le chant du galet, le boire au fond de soi »,
comme disait le monsieur du royaume d’à côté ?
N’être plus que l’écrin du métronome fou qui s’emballe en fougueuse chamade, galopant derrière ses rêves qui le chahutent comme un cheval effrayé traînant dans la poussière le corps menotté, écorché du condamné à la potence. A la démence.
Ponctuation d’attente. A l’heure exacte, le cœur se bat pour ne pas éclater.
Chaque minute qui s’écoule couvre de terre les voiles qui palpitent. Puis c’est fini.
Restera le silence en apnée.
Le cœur serré comme un citron qui se répand, larmes acides de l’être en manque.
Il ne bat plus qu’étroitement. Il frappe encore un peu, ligoté par l’angoisse, sans amplitude, sourdement, fonction physique en mode survie, au minimum.
Anéanti. Ne pas même s’échapper. Articuler sans même y croire : ne plus se laisser prendre, jamais. Pauvre niaise, à quoi t’attendais-tu donc ?
Se raisonner. Arraisonner les vagues qui déferlent contre toute mesure, qui débordent les semblants de barrages dont la terre s’effrite.
Se murer. Ca tombe bien, les murs ne sont pas loin, jamais désertés qu’ils demeurent. De prison ils redeviennent refuge. Retour à la case idoine. Ne passez pas par la case départ. Ne touchez pas vingt mille francs. Hypothéquez vos châteaux en Espagne. Revendez vos rêves élyséens. Monopolisez vos chimères, gardez-les souterraines, cadenassez-les, refermez les pans d’or.
Car le manque a des degrés :
l’absence simple et réciproque, douce plus qu’amère ; le rendez-vous manqué ;
l’adieu qui, encore, s’adresse à vous, vous place au centre, destinataire privilégié de la blessure, suprême honneur de recevoir le fer ;
l’oubli, le silence, sans pitié, qui vous laisse sur le quai, à l’abandon, dans le cinglant des courants d’air ;
et le coup de grâce, quand vous voyez le cœur qui est encore le centre du vôtre se tourner vers un autre, encore lié et bien forcé d'accompagner cette torsion aussi indolore que de plier son bras à l'envers de son coude.
Bien appliquée, Apolline rejouait sans se lasser le même scénario, le seul inscrit à son répertoire, le seul qu’elle connaisse, rassurée de retrouver ses traces sur le chemin de boue séchée.
Mais tout ceci n’est que fiction, rêverie d’effraction immobile.
Le fond demeure une autre histoire, n’est-ce pas. D'un mauvais rêve, on se réveille.




* Illustrations extraites du film Der Fangschuss, adapté du court roman de Marguerite Yourcenar, Le Coup de grâce. Le glacial film en noir et blanc qu’en a tiré Volker Schlöndorff avec Margarethe von Trotta est bien plus intense encore que le récit écrit.
Vu et revu. Il y a longtemps.
Nul résumé ne peut rendre l'acuité crépitante de la brûlure à travers l'hiver inflexible, dans cette marche acceptée vers la mort donnée par l’aimé qui rejette, parfaite épure de tragédie .


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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 23:24



Qu’on se figure une marmelade d’orages amers, et l’on aura une idée assez juste du degré de consistance qui cimente le faible intérieur d’Apolline Mascarin, cahotant de cachots en chaos.
« Assumer », dit-il. Assommée, fut-elle.
Assumer ses choix. Assumer ses poids.
Une hotte de verre sur son dos de méandres.
Un logis de cristal. Un enfant de papier, tout en soie.
Elle est là. Sous le poids du fardeau. Tout se brise si elle le pose.
Les deux mains prises. Les deux mains pleines.
Même sortir un mouchoir, elle ne peut pas. Un porte-faix. Importe peu, ce qu’elle en pense.
Toujours tenir. Cariatide de glace, en colonne vertébrale, cérébrale, elle seule peut le porter.
Le sol est de cailloux, silex si durs et si tranchants, déjà jonché d’éclats des chutes précédentes.
Et le feu la fait fondre. Et le pilier vacille. Et la chaleur rougit.
Mais Apolline a les pieds pris dans le béton de sa maison.
Elle est un élément d’architecture. Des fondations à la charpente, elle s’y dissout.
Et pourtant, quand le jour est léger, la colonne se fait fleur.
De matériau de construction, elle devient décoration. Végétation.
Un hortensia à la fenêtre. Bleu, l’hortensia, comme lorsqu’il pousse dans un sol ardoisé.

Car Apolline était aussi timide qu’un hortensia. Ca pousse toujours à l’ombre d’un mur, un hortensia, ça s’appuie sur la pierre. Du granit, de préférence. Ca ne sort pas beaucoup la tête du buisson, des fois qu’une main à sécateur aurait l’idée de la couper. Ca s’abrite dans le massif, ça se laisse oublier. Mais ça a soif, toujours. De beaucoup d’eau. Beaucoup de mots. Beaucoup de ciel. Et ça regarde, de tous ses yeux, de tous ses cœurs, comme autant de paraboles sensitives aux moindres ondes des nuées, aux moindres aubes des clartés. Ne laisser échapper aucun signe, aucune goutte de rosée. Et les voir, et les boire. Les traduire en couleurs saturées et moirées. But ultime de sa vie.

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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 00:22


Quand même, se disait Apolline. Qu’est-ce que c’est traître, une définition ! Vous êtes là, bien concentré, à tenter d’assembler tant bien que mal deux pierres sur votre muret, et vous vous apercevez que les sables au-dessous sont mouvants, et que le ciment aura beau être aussi compact que vous le voudrez, l’ensemble s’effondrera, sans aucun égard pour vos efforts.
Pire même. Vous avancez dans une prairie marécageuse, et pour assurer vos pas, vous jetez devant vous quelques branches en guise de pont flottant. Mais non, ce que vous preniez pour du bois, n’étaient que des reptiles fuyants qui enserrent vos chevilles et vous entraînent insidieusement tout au fond du marais. Rien de plus rassurant qu’un concept à l’abord. Rien de plus grouillant vu de près.

On lui avait pourtant bien expliqué, à Eve, que mieux valait ne pas y toucher, à ce fruit-là.
Ben non, elle est plus maligne que les autres, elle va réussir, elle, à définir l’indéfinissable. A se dépatouiller avec ce truc qu’elle évitait si soigneusement depuis longtemps. A circonscrire le feu. Un si joli joujou !
Certains, cracheurs de feu ou pyrotechniciens, y arrivent bien, à domestiquer la puissance des brasiers sans jamais s’en laisser dévorer. Pourquoi pas elle ? Mais non, elle, elle appartient définitivement à l’espèce de ceux qui ne sont pas fichus de frotter une allumette sans se brûler.
Et elle s'adressa à elle-même, avec la voix nochalamment métallique de Clint, cette réplique mémorable du Beau, la Bête et le Galant :
"Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui tiennent le chalumeau, et ceux qui s'brûlent. Toi, tu t'brûles."

Quoi c’est-y donc, l’amour, hein ? Nous sommes tous bien convaincus (en deux mots, aussi, mais je vous en prie) que le fait même de se poser la question est un contresens. L’amour ne se définit pas. Il se vit et se meurt, il s’éprouve ; il ne se laisse pas statufier dans des concepts aussi peu solides que lui.
Et pourtant, il faut bien essayer de se forger une boussole, de se dessiner une carte, dans ce pays du Tendre si escarpé.

Et au seuil de se perdre dans le delta des eaux immenses, le confort a un goût d’amertume. Rester au port. L’amour n’est jamais qu’un malentendu, un contretemps aléatoire, un pas de deux syncopé.
L’éphémère conjonction de deux élans, de deux univers qui jamais ne coïncident.
« Fuis-moi, je te suis. Suis-moi, je te fuis. » Amère tragédie.
Il y en a toujours un en manque de l’autre et qui s’étiole,
Et l’autre qui étouffe dans la soif du reste du monde.
L’un en manque et l’autre en trop.
Ne jamais attendre tout de l’autre.
Et renoncer à vouloir être son tout.
Non point posséder l’autre, et ne pas plus rêver de posséder tout ce dont l’autre rêve, d’être le tout de son idéal.

« L'amour, c'est un désir de possession en équilibre sur l'exigence de liberté. » avait-elle lu. Ou cru. Renoncer à ce démon qui hante tout amour désireux d’absolu. Ce poison mutant dont il faut trouver l’antidote chaque jour, qu’il faut combattre sans relâche pour l’empêcher de se muer en son contraire.
Mais la phrase ne dit pas si c’est désir de posséder ou désir d’être possédé(e). Non tant par l’autre que par la flamme qui naît de ce désir, comme on dit possédé par le diable, Lucifer, le porteur de lumière.
Et possession n’est pas propriété. Empêcher à tout prix que sa force ne se fige en état. En contrainte.
Non, non, il s’agit bien plutôt de se laisser déposséder de ses frontières, de laisser fondre ses limites. De perdre ses contours, de perdre consistance et résistance.

Et laissant son regard divaguer sur les lignes ondoyantes des mots, elle se laisse peu à peu dissoudre, à son corps si peu défendant, dans la fusion des éléments. Des ailes amantes. Se laisser habiller par les mots. Se dévêtir en quelques phrases.
Non, non, point de malentendu. Un ballet aquatique, une nage harmonieuse, une compréhension de chaque seconde, où nul regard n’est perdu, où chaque mot est dit et entendu, où le moindre frémissement est perçu, accompagné ou apaisé.
Une danse du sens, une danse des sens, un ballet où nul ne guide et nul ne suit. Comme ces bancs de poissons nageant tous à l’unisson, guidés par la seule vibration de l’eau. Comme ces nuées d’étourneaux déployant dans le ciel rose du soir de ces chorégraphies parfaites et tournoyantes. Point de concertation, nul besoin de délibérer, de discutailler. Sentir ensemble le même remous de l’eau, de l’air, et s’y glisser, sans se heurter, d’un même élan.

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 22:23


(Si vous avez manqué le début, clic.)


Quelques mois plus tard, beaucoup de sang avait coulé sous les éponges, mais le rouge n’avait pas chassé le noir. Des éclaircies de temps à autre, des accalmies entre tempêtes, mais il fallait si peu, si peu, pour que déborde de nouveau le flot amer tant réprimé au puits obscur de ses mirages.
Mi-rage, mi-désespoir. Le béton désarmé de sa tombe laissait filtrer l’humidité.
La fissure était là, dans le mur ; l’eau passait en suintant.
Maintenant, elle s’engouffre ; le barrage est brisé.
Les parois du caveau patiemment édifiées ont volé en éclats.
La tombe était un masque : on ne tue pas un mort.
Passez votre chemin, il n’y a rien à voir, dit en silence le blessé immobile sur le champ de bataille à ceux qui, baïonnette à la main, achèvent les mourants.
C’est solide, une tombe. Ca ne bouge pas. Investir dans la pierre, ça ne mange pas de pain. Ca résiste à la crise. Pas aux bombes. Surtout celles qui sont déjà en la place, en plein cœur de la forteresse.
Mais Apolline ne savait pas, bête indécise qu’elle était, si l’eau qui filtrait de la roche était poison ou renouveau, si elle allait s’y abreuver ou s’y noyer.
Alors elle essayait, plus mal que bien, de colmater toutes les brèches. Et chaque couche de ciment rétrécissait son territoire. Les murs se rapprochaient, les fenêtres se fermaient, meurtrières ou condamnées. Un étau d’anti-ondes. Une chape de plomb lisse et nette.
Mais elle commençait à se demander si cela valait la peine de se laisser emprisonner dans sa maison pour la seule raison que c’était elle qui l’avait construite ; capitaine suicidaire qui préfère couler avec le navire dont il connaît chaque planche plutôt que de se sauver sans lui ; petite vieille qui s'obstine à crever avec sa bicoque cernée par les eaux ou lézardée par les prémices d’un séisme plutôt que de laisser à l’abandon des pierres aussi usées qu’elles ; ou tortue piégée, dos au sol et pattes en l’air, qui meurt de ne savoir se détacher de sa carapace.

Apolline était une chimère : mi-tortue, mi-volaille. Non identifiée. Les ailes bien à l’étroit sous la carapace. Un peu comme une coccinelle dont le dos ne serait pas fendu. Peu commode erreur de conception.

Vivre, après tout, n’était-ce pas se laisser fracasser ?

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16 octobre 2008 4 16 /10 /octobre /2008 18:10

Elle avait fait le premier pas, pourtant, à bout portant. Celui qui coûte le plus, paraît-il.
E-cervelée d’abord, il ne lui restait plus qu’à se laisser é-coeurer.
Mais là, point de chirurgie possible. Il fallait user d’une arme de transgression massive.
Retourner au caveau, insensible, intouchable.
Elle ouvrit la fenêtre, et se pencha un peu.
Ultime indécision : trois étages seraient-ils suffisants ?
Rien de pire que la prison plus étroite encore d’un pantin survivant, désarticulé, paralysé.
Le "locked in" syndrome du scaphandre et du papillon, elle ne tenait pas franchement à en faire l’expérience… Le vertige resterait invaincu.
Elle préféra une répétition plus banale de la sortie façon Sénèque.
Une brave bassine dans la baignoire avec rasoir ferait l’affaire. On n’allait tout de même pas en mettre partout sous prétexte qu’on pouvait ne pas y revenir. Ne pas en revenir. Prière de laisser les lieux dans l’état où vous les avez trouvés. C’est-à-dire à peu près propres.
Penser à avaler deux aspirines pour fluidifier assez le pourpre liquide et assurer l’évacuation des lieux la plus efficace possible. En diluer une troisième dans la bassine. On n’est jamais trop prudent.
Afin de se laisser le temps de trancher dans le vif de sa sempiternelle valse hésitation, lassée maintenant de se supporter à bout de bras, elle s’attaqua à la montagneuse pile de linge à repasser.
Il fallait d’abord mettre de l’ordre dans les affaires qui continuaient à courir sans elle.
Après tout, rien ne pressait. On n’était plus à trois jours près, au seuil du saut dans le grand soir.
Elle venait de bien plier la dernière chemise, lorsqu’elle s’avisa qu’elle ne pouvait tout de même pas laisser sans nouvelles les derniers messagers amicaux de l’écran.
Ce n’est pas parce qu’on prend congé qu’on doit renoncer à toute exigence de courtoisie.
Elle alluma donc l’étrange lucarne et y vit assez de lumière pour ne plus avoir envie de fermer les yeux tout à fait.
Sauvée des eaux par tant de mots. Point de mer rouge pour cette fois.
Les mots s’interposaient : les (p)eaux ne s’écartaient.
Point de fuite hors des scripts. Mosaïque des voix hypnotise Moïse.
Elle ne pouvait décemment pas s’en aller comme ça.
Tant de phrases encore qui attendent leur chant.
Tant de formes à voir, tant de veines à toucher,
Tant de clartés dans les nuées, et tant d’ondes où couler.
Tant de terres où marcher, de glaise à malaxer.
A quoi donc servirait la lumière sans joyaux
Y jouant ? Colorant, reflétant, reformant
Les rayons saturés de couleurs, rouges et verts.
La lueur blanche du grand tunnel ressemble trop
A l’ombre sombre du néant où terre absente
Demeure trouble, debout, en boue, comme eau d’absinthe.
Le Tout n’est rien. Vouloir le tout : saisir le rien.
Zéro ou un, point de binaire. La vie est sans contraires.
Ce qui se vit, ce qui s’éprouve, rien ne prouve.
Point de sens au désir : « pour » l’un ou « contre » l’autre.
Infiniment présent, sans attaches en pesée,
Tous regrets bien enfouis : libérée, envolée.

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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 17:40

…  L’œil était dans la boîte et regardait l’chaos.
Ce regard cervical !
La gélatineuse mollesse de ce regard sans iris disait tout.
Médusée par un œil sans prunelle. Etait-il donc possible qu’un ectoplasme invertébré possédât un tel pouvoir ? Elle eût voulu en détacher les yeux, mais comment faire ? Bien que déconnecté de toute synapse, le cerveau s’avérait posséder une fonction télécommande insoupçonnée. Il la narguait du fond de son bocal, déclenchant à loisir des frissons, l’agitant de soubresauts fiévreux provoqués à distance par ses ondes néfastes.
Impossible de détourner le regard. Elle y parvint cependant lorsqu’un grand corps médical tout de blanc vêtu vint s’interposer et la séparer de fait de cette acuité sans pupille.
Si Apolline avait encore disposé de sa mémoire, elle eût pu se rendre compte que son effroi n’était pas loin de l’épouvante de Maupassant contemplant son Horla dans le miroir :

« Derrière moi une très grande armoire à glace, qui me servait chaque jour […].
Je faisais semblant de lire ; pour le tromper, car il m'épiait lui aussi ; et soudain je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.
Je me dressai, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien... on y voyait comme en plein jour... et je ne me vis pas dans ma glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Mon image n'était pas dedans... Et j'étais en face... Je voyais le grand verre limpide, du haut en bas ! Et je regardais cela avec des yeux affolés, et je n'osais plus avancer, sentant bien qu'il se trouvait entre nous, lui, et qu'il m'échapperait encore, mais que son corps imperceptible avait absorbé mon reflet.
Comme j'eus peur ! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir dans une brume, au fond du miroir, dans une brume, comme à travers une nappe d'eau : et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, rendant plus précise mon image de seconde en seconde. C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.
Je pus enfin me distinguer complètement ainsi que je fais chaque jour en me regardant.
Je l'avais vu. L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner. »

Hors la boîte crânienne, le morceau de chair reposait. Mais dans la sphère creuse d’os et de peau, le brouillard s’était levé. Plein de spectres crochus, accrochés à l’arrière de ses yeux, interposant entre son œil et chaque chose vue la surimpression de ses fantômes de toujours.

Depuis longtemps, depuis peut-être ce jour de ses quatre ans, Apolline portait sur ses épaules le poids toujours croissant de ses impossibles possibles, les cadavres entaillés de ses soleils en miettes.

Elle avait vu. Elle avait cru. Elle avait cru toucher la liberté du vide.
Elle serait vide. Elle serait libre. Libre de tout souvenir, de toute pensée.
Qu’elle croyait. Elle se voyait déjà...
Aussi légère que Perrette, bien que moins court vêtue, elle sortirait des couloirs hospitaliers comme les poilus en bleu sans horizon des tranchées fangeuses, un certain jour de novembre 1918, goûtant l’inouï plaisir d’aspirer le grand air à pleins poumons enfin déployés, à plein crâne aussi. Que d’air, que d’air ! s’écriait-elle en rêve dans une euphorie proche du délire éthylique.

Mais Apolline sentait dans ses moindres vaisseaux au bleuté affleurant le fourmillement de mille particules migrant d’un même élan jusqu’aux derniers recoins de sa peau, parcourue par le grouillement d’une colonie entière de cellules cérébrales qui se multipliaient sans fin. Elles quittaient comme les rats avides le navire naufragé de son crâne retourné pour envahir définitivement chaque parcelle morte de son être survivant.

L’intellect et son double.
Comment avait-elle pu croire un seul instant pouvoir tuer un fantôme ? Le tranchant de l’épée jamais n’atteint le spectre. Fût-il scalpel.
 « B-a:ba » oublié de tout apprenti sorcier.

Apolline ne s’était affranchie de rien. De rien. Merci. Pas d’quoi.
Elle partit donc, debout, toujours, malgré tout - non, non, pas de fauteuil, sans façon, elle préfère marcher - et se retrouva dans la rue. A la rue, pour ainsi dire. Car s’il est un terrain de jeu dont raffole l’indécision, c’est bien l’espace. Pas moins que le temps en tout cas.
Elle avait toujours été affublée d’un sens de l’orientation calamiteux. Comment voulez-vous donc distinguer votre droite de votre gauche quand il suffit d’un demi-tour pour que tout repère soit inversé ? Elle en était toujours toute retournée.
Quel péril, aussi, y aurait-il à ne pas savoir retrouver son chemin, si l’espace d’une vie ressemblait à ces labyrinthes gonflables pour enfants, où le seul risque consiste à perdre une chaussette de vair entre deux tours de briques en caoutchouc ?
Non, le dédale où s’était aventurée Bécassine n’avait guère à voir avec les attractions de foire.
Elle serait encore capable de se prendre les pieds sabotés dans le fil d'Ariane au lieu de s'en faire un guide. Il y a comme cela des doigts défaits qui arriveraient à s'emmêler dans un mètre ruban, écheveau de tourments vols au vent.
Qu’allait-elle donc chercher dans l’infini dédale où elle avait cru voir de la lumière, coincée entre Cerbère et le Minotaure ?
Sur son chemin aussi étroit que le fil d'un rasoir, Apolline trompe l’abîme.
Mains en sang du brasier effleuré, pieds idem de la voie trop tranchante.
C’est alors qu’elle comprit : ce n’était pas le cerveau qu’il lui aurait fallu couper. C’était le cœur. Mais elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas…

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 00:03

Ca y est, Apolline Mascarin avait enfin trouvé la solution !

Puisque l’épicentre de sa douteuse gangrène métastasée résidait dans ce qui lui servait de cervelle, elle se dit bravement :

« Bon sang mais c’est bien sûr. Que n’y avais-je pensé plus tôt ? N’est-ce pas en temps de guerre que la chirurgie fit le plus de progrès ? Rien ne vaut une bonne boucherie napoléonienne, une belle bataille fratricide, une brave et franche Sécession définitive pour doper l’inventivité des médecins. Une ‘tite amputation par-ci, une ‘tite greffe par-là. »

Alors, enfin décidée, elle alla voir son médecin le lendemain et lui déclara :

« Docteur, j’ai un problème. L’autre jour, au restaurant, il me fallut bien dix minutes pour me décider entre une glace à la violette (renversante) et une tarte tatin (renversée). Ca ne peut plus durer.

Ne me cachez pas la vérité, Docteur, je veux savoir. Est-ce grave ?

- Si tel est votre souhait, je ne peux vous mentir davantage. Oui, c’est grave. Vous êtes atteinte d’un syndrome rare, particulièrement à ce degré-là. Il s’agit d’une variante de l’encéphalopathie spongiforme bovine : elle consiste à ruminer en permanence les mêmes nutriments neuronaux sans parvenir à les digérer définitivement. En somme, vous avez le cerveau qui se transforme peu à peu en estomac, mais un estomac de type bovin : avec panse, poche de régurgitation et tout le bazar.

- Fort bien, Docteur, veuillez procéder à l’amputation.

C’est bien cela que vous me conseillez, n’est-ce pas ? Il n’y a plus d’autre thérapie possible, d’espoir quelconque de guérison de l’organe affecté ?

- Hmm, je crains hélas que non.

- Bon, mais.. quels sont les effets secondaires, une fois la cicatrice recousue ?

- Rassurez-vous, ils sont presque négligeables. Outre une appréciable impression d’apesanteur qui résulte fort logiquement de la disparition de l’organe infecté, il est fréquent de ressentir une très légère illusion de courant d’air, eu égard à la cavité crânienne désormais déserte, mais hantée encore parfois par la présence de quelques fantômes, comme c'est le lot de bien des amputés.

Mais on s’y habitue. Il vous suffira de porter un bonnet bien chaud les premiers temps, et vous n’y penserez même plus. Humpff, si j’ose dire, ajouta-t-il en pouffant derrière ses grosses lunettes mal dessinées. En plus, vous avez de la chance, il en existe de très jolis, dans la mode de cet hiver. »

 

Apolline se présenta donc à la clinique le jour J, bien décidée à subir l’opération qui allait enfin sonner l’heure de sa délivrance.

Elle suivit bien sagement les recommandations du corps médical virevoltant autour d’elle en blouses blanches, ayant toujours été un modèle de docilité en toute occasion, exceptées celles où la conscience de sa dignité le lui interdisait.

Inutile de procéder à une anesthésie générale, puisque précisément, on allait supprimer le siège même de la douleur, la source même de ses tourments.

Et puis, Apolline Mascarin détestait qu’on lui cache des choses. Elle voulait assister au spectacle en pleine possession de ce qui lui restait de moyens. De plus, le médecin ne lui avait-il pas assuré qu’elle conserverait le plein usage de la vue ? On ne pouvait tout de même pas la priver de la totalité de ses facultés… Il fallait encore qu’elle puisse débarrasser le plancher du bloc après les opérations, et pouvoir faire ses courses elle-même.

 

Bref, quand Apolline put apercevoir la cause de tous ses maux enfin dissociée d’elle, son cerveau stomachi-forme reposant dans un bocal non loin de son chevet, elle ne put retenir un sursaut de frayeur :
« L’être était dans la boîte et regardait (Mas)ca(r)in. »

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 22:50

Apolline Mascarin n’était pas plus solidement plantée sur ses deux pattes arrière qu’un fétu de paille n’est enraciné dans la terre. Depuis toujours, le moindre souffle d’air un peu vigoureux l’emportait où bon lui semblait, la moindre étincelle inattendue suffisait à la consumer, s’éteignant juste avant de la laisser disparaître totalement. Alors, une fois l’incendie épuisé à coups de grandes eaux salées, il ne restait plus qu’une espèce de bête paille mollassonne qui ressemblait davantage à une nouille trop cuite qu’à un fier épi de blé.

Ce n’est pas parce qu’on s’est construit à tâtons quelques convictions profondes sur le sens de la vie que cela facilite les choix qui s’imposent à chaque instant.
Les certitudes métaphysiques ne sont point de grand recours face aux petites et grandes hésitations de l'immédiat.
Des certitudes fondamentales, elle en avait peu :
ne pas blesser ce qui existe. Ne pas abîmer, le moins possible.
Ne pas corrompre. Ne pas laisser pourrir.
Mais des certitudes à fleur de peau, oui.
Des surfaces viscérales, des contacts telluriques.
Et des peaux aimantées.
La tête, le cœur et la peau.
Essentielle, la peau. Le bout des doigts comme dernier recours,
Guide ultime en la nuit où les yeux éblouis de trop plein ne savent plus distinguer.
Les yeux, pourtant. Tout y passe. Tout s’y perd. Trop à voir.

Comme les plantes vertes, les humeurs ont aussi leur terreau et leur éclairage de prédilection.
L’angoisse, par exemple, se déploie volontiers dans l’obscurité et le vide, hors des sens.
L’hésitation, elle, préfère le grand jour éclairant le fatras du trop plein.

Apolline doutait le jour et redoutait la nuit.
A force de se laisser dissoudre par le doute, elle avait perdu toute consistance.
De la pâte à modeler. Malléable et friable comme de l’argile trop sèche.
Et pourtant, quelques velléités de reprendre la main s’éveillaient parfois en son chaos intime.
Et c’est alors avec une énergie désordonnée qu’elle s’emparait des trois bouts de ficelle et de phrase qui constituaient son univers pour les réarranger au mieux, comme des cheveux défaits ramassés à la hâte.
Mais a-t-on jamais vu un chat jouant avec une pelote de laine arriver à la démêler ?

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