Cahiers de l'aube

1°) Window : nom anglais de la fenêtre. Etymologie : 
de l'ancien saxon Wind Auge,
l'oeil du vent.

2°) Les métaphores, c'est comme les collants. 
Ca file vite si on n'y prend pas garde.

3°) - Métaphore et crie-toi. (d'après Luc)

Jeudi 19 novembre 2009



Ce dimanche à Chambord, les feuilles rouges avaient déroulé leur tapis.
Pis un tas, fit le fils de l’automne, jardinier palatial..
La visite s’arrêta là, nous ne dépassâmes pas le trampoline à follicules.
La découverte du patrimoine sera pour une autre fois.
Les batailles de feuilles mortes valent bien les victoires de François Ier.

La voltige incertaine, directoire révolu,
Coups des tas effrénés dans les érables chus.

Les feuilles s’envolent dans le vent.
Les gouttes tombent dans le ciel blanc

(Pouah, Maurice Carême, sors de cette encre !)




C'est alors que la statue du quémandeur disparut.


Par Clarinesse - Publié dans : Enfantillages
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Samedi 14 novembre 2009
Ou la mission de l'awesome blogger

Sur les murs, j’exècre les tags autant que les émissions de vessies canines.
Sur les blogs, il peut arriver qu’ils ne soient point déplaisants,
avant tout par l’affection que nous portent ceux qui nous les transmettent.

Voici donc que Brigitte Giraud me décerne, ainsi qu’à d’autres blogueurs amis, l’illustre titre
d’
Toute ma reconnaissance à l’auteur de Paradis Bancal pour cette pensée,
et surtout pour sa précieuse et très sensible fidélité.
Il me faut donc, pour en valider l’attribution officielle,
outre sacrifier à quelques formalités liantes

dont je me suis acquittée dans le rapide préambule qui précède,
 « dire sept choses que mes lecteurs ne savent pas sur moi. »

Voilà qui ne va pas de soi.

a) Parce que, pas plus que je ne sais suivre une recette de cuisine sans la modifier, je n’aime obéir à une consigne sans y mettre mon grain de sel tatillon.
b) Parce que, si les lecteurs ne le savent pas, aussi bienveillants et amicaux soient-ils, c’est précisément parce que j’ai jugé bon qu’ils l’ignorassent, et que ce n’est certes pas à la faveur d’une obédience en chaîne que je trahirai des secrets bien enfouis.
c) Parce qu’enfin, ayant déjà répandu sur ce blog, avec l’impudeur la plus éhontée, mille fois plus que ce qui est connu au sujet de mon humble personne par ceux qui en côtoient chaque jour l’enveloppe charnue, je ne vois plus guère grand-chose à étaler au grand jour.

Nous allons donc, comme à notre indisciplinée habitude, détourner l’exercice et :

α) soit dévoiler ce qui le fut déjà, comme les apôtres portant l’évangile de leur religion déjà révélée (elle aussi) au vaste monde. (Oui, j’aime l’hyperbole, surtout quand elle est déplacée. Pouët !*)

β) soit avouer ce dont nul n’a que faire, comme par exemple la couleur préférée des chaussettes de l’archiduchesse.

Commençons donc.
Comment sont donc incandescents ces brefs aveux ?
(Si je veux, j’alexandrine)

[*Ca s’appelle le grotesque : parler en termes épiques de ce qui est trivial.
Inverse exact du burlesque qui, lui, consiste à parler en termes grossiers de nobles choses.
L’ascenseur fonctionne dans les deux sens.
Voilà deux définitions sommaires et gratuites pour votre gouverne. Aïe ! Pas taper sur les pédants.]



Paradoxe n°1 :
Autant seul le plancher des vaches a le pouvoir d’apaiser ma carcasse paysanne, autant les circonvolutions incompréhensibles de ma matière grise se débrouillent pour toujours susciter le vertige et s’en griser, qui seul les fait respirer à pleines brassées l’air du grand large.

Paradoxe n°2 :
Je suis infichue, mais alors infichue d’organiser quoi que ce soit de cohérent dans un planning, de domestiquer si peu que ce soit cette grande bête indomptable et mystérieuse qu’on appelle le temps.
Alors que je suis une maniaque (contrariée) de l’ordre dans l’espace : j’adore ranger, classer, étiqueter, bien aligner. Un peu comme la maman d’Amélie Poulain qui vide son sac, l’époussette et le range au début du film. Puissamment sensuel, n’est-il pas ? Le rangement, flanqué de ses deux acolytes que sont bricolage et ménage, est, avec l’écriture, ma thérapie privilégiée anti-cafard. Terriblement efficace, foin de traces.

Paradoxe n°3 :
J’ai un besoin viscéral de solitude, au point d’exploser la soupape de ma marmite crânienne, quand, plusieurs jours de suite, ou même un jour entier, je suis privée de ce luxe inouï qui consiste à pouvoir dérouler une idée jusqu’au bout sans qu’elle soit interrompue mille fois par mille interférences extérieures. Hein, t’es rompue ?
En revanche, j’ai la fâcheuse tendance à développer de cruelles dépendances affectives, et à me débarrasser, aussi difficilement qu’un bout de pain de son fromage à fils dans une fondue savoyarde, de ce qui ressemble fort à des addictions, sachant que le bouton de ma télécommande intime qui désactive le mode « attente » est bloqué.

Paradoxe n°4 :
J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi on me qualifie souvent de pudique, alors que je me trouve terriblement indécente avec mes déballages à peine travestis.

Paradoxe n°5 :
Durant toute ma scolarité et mes études, j’ai toujours réussi à donner l’image de la parfaite élève modèle, consciencieuse, organisée, scrupuleuse, attentive, (seul épithète à n’être point usurpé), etc, etc, … alors que, dès le collège, j’étais déjà habitée par le démon de la dernière minute, que je ne me souviens pas avoir fait un seul devoir autrement que dans l’urgence la plus périlleuse, et que j’ai toujours eu l’impression de ne pas en fiche une. D'où cette inconfortable impression de ne jamais être celle qu'on croit, d'être ailleurs, toujours, à côté de l'image qu'on donne, imméritée. Je me souviens d'un vers d'alors :
"Je vais avoir vingt ans, je n'ai fait que semblant." Youp lali, youp lala !

Mais je lisais, ceci compense cela.
 

Paradoxe n°6 :
Je suis facilement claustrophobe, n’aime pas les volets fermés, les pièces sans fenêtres, les couvertures sur la figure, etc… mais fort frileuse au demeurant, ne me promène que fort rarement sans une écharpe autour du cou, même en été. En ai tout plein, adore ça : en soie, en coton, en lin, en laine, en velours,…

Paradoxe n°7 :
Ce dernier paradoxe est un oxymore, celui, canonique, du clair-obscur.
Ma couleur préférée est celle des yeux de mon père, un turquoise à tomber, mais en plus foncé : ce qui nous donne le bleu pétrole des ciels d’orage, aux mille nuances de gris entre le bleu et le vert, de cette intensité moirée qui recrée la lumière sous la teinte la plus sombre.




Quant à la dernière partie de la consigne qui consiste à refiler le mistigri à d’autres : comme à mon accoutumée, je me garderai bien de déroger à mon honorable principe qui consiste à ne faire les choses qu’à moitié et à couper les fruits en deux ou plus avant de les manger. Me dispensant donc d’opérer une bien périlleuse sélection, je conserverai le trophée fort égoïstement, ou, ce qui revient au même, l’éparpillerai aux quatre vents de tous les « awesome commenters » de céans, blog ou pas blog.
Car ma curiosité est grande de connaître semblables révélations de mes pairs,
mais plus grande encore ma crainte d’essuyer un refus.
Par Clarinesse - Publié dans : Epistolaire
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Lundi 9 novembre 2009

Vous êtes là. Vous contemplez les fractures de ce qui vous est le plus cher.
Ce que vous avez brisé. C’était votre feu : votre feu le plus dense, le plus clair.
Le cœur exact de ce qui vous tenait chaud, de ce qui vous tenait droit.
Ce qui vous déliait le geste.
Vous voulez le bercer, en parcourir chaque infime parcelle
de votre souffle le plus doux, le plus tiède. Le panser, le soigner.
Vous vouliez le choyer. Vous l’avez laissé choir.
Vous le serriez, tout contre vous. Un peu trop fort : il vous échappe.
Toujours ruser avec le vide.

Leur vie est un trapèze, la tête dans un scaphandre.
Se lancer de très loin, dans une nuit aux angles morts.
Un mouvement de trop, et le sol devient tombe.
La corde à laquelle ils s’agrippent est un tube creux.
Il faut très vite se lâcher, ne pas peser : un pas de doigts mal maîtrisé,
et le mince tuyau par lequel l’air arrive s’enchevêtre : l’oxygène s’enfuit.
Le caisson obscurci d’asphyxie paralyse la main :
le verre éclate, la terre écrase, et l’œil s’écoule avec le reste.



Par Clarinesse - Publié dans : Echappées poétiques
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Jeudi 5 novembre 2009
Il faut se rendre à l'évidence :  ce soir, c'est le jeudi des quatre programmes.
D'habitude, je ne prends jamais le temps de regarder une télé où il n'y a d'ailleurs pas grand chose, mais là, ce soir, zut alors :

- sur la 2, l'un des trois reportages d' "Envoyé spécial" montre la vie en prépa au lycée Lakanal de Sceaux où je passai trois ans de khâgne, sur les mêmes bancs, entre autres, que Péguy ou Alain Fournier.
Alors ça m'amuserait bien d'y retourner faire un petit tour.

- sur la 5, le monsieur de la Grande Librairie, bien que ne valant guère Frédéric Ferney et son Bateau Livre, reçoit Christian Bobin. Christiaaaaan, on t'aime !

- quant à M6, après avoir lu les nouvelles de Craig Davidson sur la boxe, le film d'Eastwood qui m'aurait jusque là fait fuir me semblait bien tentant.

- et même Arte cause de Schiller, dont tout le monde connaît au moins un texte, puisque c'est lui qui écrivit les paroles de l'Hymne à la joie. Mais le téléfilm a l'air si scolaire que je ne sais pas s'il résisterait, malgré l'attrait du sujet.

Que voilà un billet vite fait mal fait.
Sorry, bonne soirée. Je me sauve.

 

 



Par Clarinesse - Publié dans : Epistolaire
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Samedi 31 octobre 2009




L’autre jour, la grand-maman de Pierre posa sur la table un magnifique pain en forme de fleur (plus beau que celui de la photo), dont chacun des six pétales était parsemé de graines diverses : pavot, lin, tournesol, sésame,… L’ensemble abominablement doré, encore un peu chaud. Diabolique, en somme. Afin de masquer la bassesse de mes appétits terrestres déjà salivants sous un alibi pseudo-esthétique et de faire honneur à la maîtresse de maison, je m’écriai : « Mais c’est de l’art ! »
Le petit quinquennal (j’en profite, parce que c’est pas tous les ans qu’il aura l’âge d’un plan stalinien), sans avoir vu l’objet de mon ravissement mais ayant repéré qu’il reposait sur la table, me demande de l’air mi-curieux, mi-méfiant dont il s’enquiert de la comestibilité d’un plat qu’il ne se rappelle pas avoir goûté :

« Est-ce que j’aime l’art ?

- Oui, mon chéri, tu l’aimes*…
Mais d’habitude, c’est par tes yeux et tes oreilles qu’il t’arrive, pas dans ton assiette.
Sinon, ça s’écrit pas pareil et ça fait grossir.
»

*Nous nous engageâmes ensuite dans un vaste chantier de définition afin de lui faire saisir que tout ce qui se nomme ainsi n'en est pas nécessairement, et qu'il ne suffit pas de mettre une jolie étiquette sur un gros ratage (car nous restons polis) pour en faire de l'art. Où il finit par être question de Baudrillard.


En quoi nous l'exhortâmes, autant que de lui suggérer d'exercer son esprit critique qui néanmoins me semble déjà souvent fort judicieux (c'est-à-dire à l'image de sa formation), à s'en remettre au discernement de ses parents.

Par Clarinesse - Publié dans : Enfantillages
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Jeudi 29 octobre 2009



(Illustration extraite d' "En peinture Simone", d'Alain Créhange,
d'après Nicolas Poussin, Les Bergers d'Arcadie.)


Dans la série "Laissons écrire les autres parce qu'on sait pas trop si ce qu'on a en tête, c'est du l'art ou du cochon", nous poursuivons ce soir avec un esbaudissant recueil de néologismes dont les définitions sont quand même bien trouvées. Je me suis décidée à acheter les trois tomes de ce dictionnaire hors de prix, aux jolies couvertures de tissu coloré (s'il vaut mieux attendre pour se l'offrir qu'il sorte en poche, la trilogie reliée fait un joli cadeau de Noël) pour avoir confirmation que je ne faisais pas fausse route dans un petit article que je pondis au printemps dernier dans la presse sur la propriété intellectuelle. Il sera reproduit ici dans quelques jours.


Belgoyer : se pencher pour ramasser ses clefs et faire tomber stylo, lunettes, monnaie et téléphone portable.

Breudeune : disparition des symptômes le temps de la visite chez le médecin.

Eèèèèèèèèèè : chat qui s’est assis sur votre clavier d’ordinateur.

Pouer : découvrir à la fin du paragraphe qu’on ne se souvient de rien de ce qu’on vient de lire.

Poutskov* : chapitre 2 d’un roman russe que vous relisez pour la troisième fois pour vérifier si « Katioucha », « Macha », « Maria Fedorovna » et « ma petite Douchka » sont bien la même personne.


Flobarder : être tellement en avance qu’on finit par arriver en retard.

Efidopthèque :
1°) personne qui vous serre la main en regardant ailleurs.
2°) personne qui voit tout plus grand que nature, tout sauf vous.

Eguélé : truc récupéré qu’on aurait mieux fait de laisser dans la rue.
Fam : insulte entre conjoints.

Gosomer : se sentir obligé d’acheter quelque chose parce qu’on est resté longtemps dans la boutique.

Huindre : s’égarer au premier rond point alors qu’on vient de vous expliquer l’itinéraire.

Ir : mourir avant d’avoir rangé ses affaires.

Izguter : intervenir avec véhémence dans une discussion où l’on ne parlait pas du tout de ça.

Joche-burer : associer deux plaisirs qui s’annulent.
Ex : écouter l’adagio de la Cinquième de Mahler en dégustant un tourteau.

Hurseoir : s’engager en courant dans un escalator en panne.
Com. : annoncer une bonne nouvelle à quelqu’un qui la connaissait déjà.

Jorobrahir : relire à jeun l’idée géniale qu’on a notée dans la nuit.
Par ext : ne pas réussir à se relire.

Oxu : objet qu’on vient de retrouver et qu’on perd aussitôt.

Puiffer : se demander soudain si on n’avait pas rendez-vous ailleurs, ou ici mais hier.

Retolburer : partir en claquant violemment une porte à fermeture hydraulique.

Somtamer : ne plus oser bouger les genoux pour ne pas déranger le chat.

Zoupard : distance entre le ticket de péage et le doigt tendu (ord. 5,3 cm)



*
Ma préférée : j'ai pouffé à "Poutskov"




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Lundi 26 octobre 2009
Suivant le conseil inspiré de Slevtar, j’ai plongé dans le recueil de Craig Davidson, Un Goût de rouille et d'os.

Pas encore eu le temps de finir le volume entier, mais la première nouvelle qui donne son titre au livre est d’une puissance insoutenable. J’ai honte de l’automatisme facile de la comparaison  (car c’est une nouvelle sur un boxeur) mais c’est exactement cela : dès la première page, on est ouvert, à vif, sonné, plié en deux, souffle coupé, et l’acouphène du choc accompagne chaque phrase lue du sifflement lancinant d’un seul cri qui hurle dans le silence inarticulé : « Nooonn ! »
Non, l’homme ne peut pas faire ça à l’homme. Impossible. Toujours, encore, certains se repaissent de la douleur de leurs semblables. Mais qu’ont-ils, mais qu’ont-ils comme bouillie puante sous le crâne ? A vous donner des envies de meurtre, de tirer dans le tas, dans les meutes de ces chiens assoiffés des larmes et du sang des autres. En quoi je ne vaux pas mieux qu’eux. Triste rage.

Début :
« Il y a vingt-sept os dans la main humaine. Entre autres, le lunatum, le capitatum et le naviculaire, le scaphoïde et le triquétrum, ou bien encore les minuscules pisiformes cornus de la face extérieure du poignet. Ils ont beau être tous différents dans leur forme comme dans leur densité, ils sont tous bien alignés, leurs contours sont parfaitement ajustés et ils sont reliés par un réseau de ligaments qui courent sous la peau. […]
Cassez-vous un bras ou une jambe, et l’os va s’envelopper de calcium en se ressoudant, si bien qu’il sera plus solide qu’avant. Mais cassez-vous un os de la main, et cela ne guérit jamais correctement. On se fracture un os du tarse et la ligne de fêlure reste visible pour toujours : comme une faille de granit sur les radios. Si on a un métacarpien écrasé, on est bon : les esquilles d’os qui ne sont pas absorbées par des tissus tendres sont dévorées par les enzymes ; cette poudre passe ensuite dans les système sanguin. Regardez donc les mains d’un boxeur : les jointures se sont écrasées contre les lourds sacs de frappe ou contre le visage d’un adversaire et la peau s’est fendue en diagonales croisées, comme une grille de cicatrices en X. Vous verrez des hommes pleurer lorsqu’ils se fracturent la main durant un combat, des Mexicains à la peau dure ou de ouvriers métallos, des malabars effondrés sur leur tabouret avec les larmes qui leur jaillissent des yeux. Ce n’est pas tant la douleur, même si l’anticipation de cette douleur est bien présente - avec les paluches qui gonflent dans les gros gants rouges et le crissement électrique de l’os contre l’os ; c’est peut-être la huitième reprise et tu tapes avec ton poing en bouillie jusqu’à la dixième pour gagner de justesse. C’est la frustration qui les fait pleurer. […]
Les bandages pour mes mains sont étalés sur mes genoux et je les enroule en chevrons crasseux autour du pouce gauche, du poignet et de la paume de ma main. Il fut un temps où j’avais des mains fortes – de véritables casse-noix comme disait Teddy Hutch. Mais maintenant elles ont été cassées tant de fois que les os sont comme des éclats de porcelaine dans un sac de mousseline. Il suffit d’un coup un peu fort  pour les fracasser. »



Addenda :
Et, alors que j’allais me résoudre à « griller un joker » en citant la chanson indépassable de Simon et Garfunkel qui s’impose pourtant mais que je garde en réserve depuis le printemps dernier pour illustrer un texte que je n’ai toujours pas été fichue de finir, je pense soudain à Edith Piaf et son Marcel Cerdan. Certes, entre les stars du système et les sauvages combats sans règle du récit de Davidson, il y a un monde, mais on perçoit dans le timbre éraflé de cette femme précisément la bonne densité colorée de douleur.


Par Clarinesse - Publié dans : Citations fascinées
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Mardi 20 octobre 2009



Il avait plu toute la nuit. Une nuit de fièvre. De mauvaise fièvre.
Celle qui vous colle la peau au drap, celle qui vous colle des cauchemars.
Celle que vous colle l’arête enfoncée qui ne passe pas dans la gorge sanglante,
le gosier
angoissé, infecté par la glace, étouffé d’interdit, anginé de silence.

Une nuit de pluie noire.
Un matin de rosée.

Le lendemain, c’était dimanche, et grippe ou pas grippe, il fallait sortir le fiston rétabli et sautillant comme un moustique fraîchement sorti de son marais.
Loisir sain pour urbains sans jardin, nous allâmes à la ferme
cueillir pommes et salades et carottes et puis choux.






Et là,
Les rayons flavescents qui ployaient, alanguis
et soumis sous le poids du solstice approchant,
sans souci de leur dos tout voûté d’azur clair,
badigeonnent à la soie de leurs doigts diamantaires
la forêt des poireaux bleu sapin estompé,
la roseraie des choux aux pétales nervurés,
d’une extase improbable et limpide comme une eau
libre de tout joaillier, pure et simple : et c’est beau.
Eruption dans la boue, botanique volcanique.

 Ouaip, si c’est pas du lyrisme à deux choux, cha, hein, Linda ?
(un caramel mou -en photo- au premier qui la trouve)
Si je veux, du lyrisme, que j’en fais. Non mais !

Vous reprendrez bien un peu de rosée ?







In campo veritas, m’écriai-je !
Bon sang mais c’est bien sûr ! Les garçons qui naissent dans les choux verts demeurent d’indécrottables martiens étrangers à leurs terriennes de femmes, « ces malentendues par les malentendants » (merci Marie-Claude pour la formule laissée en commentaire chez Brigitte que je vous emprunte sans vergogne).
Alors que ceux qui voient le jour dans les choux rouges deviennent des frères exquis et de parfaits amours pour leurs jumelles nées dans les roses.


Par Clarinesse - Publié dans : Echappées poétiques
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Dimanche 18 octobre 2009





Illustration extraite d’un ouvrage d’Alain Créhange, En Peinture Simone
dont une bonne demi-douzaine de détournements sont vraiment bien trouvés.




Ceci est un faire-part. De naissance, le faire-part.
Un mouvement littéraire est né, déjà monté sur un vélo, jeudi 8 octobre 2009, sous la plume d’Hozan Kebo. Il pèse vingt vers (le manifeste, pas l’auteur…) et se nomme le patalyrisme.
Voici la bête.
Car aussi sûrement que la préface de Cromwell est le texte fondateur du romantisme théâtreux, le petit pouème d’Hozan est à n’en pas douter celui du patalyrisme.


Et comme l’exégète balbutiant qui le baptisa non sans désinvolture n’est autre que celle qui cause dans ce bloguscule somnolent et quasi sous perfusion ici présent, elle se permet de poursuivre le commentaire.

 
 Un poème patalyrique est comme toute chimère : composite.
A première vue, il ressemble à une petite chose élégiaque, mais son auteur s’est amusé à parsemer sa lecture de quelques grains de sable qui crissent sous la langue, de lourdeurs laborieusement (qu’on croit !) emberlificotées.
En fabriquant un disque de Debussy, il a pris un malin plaisir à fondre dans le vinyle quelques brins d’étoupe où la pointe de diamant s’emmêlera.
Car le patalyrisme asticote les épanchements des sanglots longs des violons à coups de dérision aiguë.
Savoureux quand celle-ci demeure dans le registre de la tendre taquinerie (comme chez le fondateur en question). Moins à mon goût quand elle s’accompagne d’un certain dédain.


                                                                      &&&
                                                             (Digression annexe)

Car il y a la pudeur. Mais il y a la sécheresse.
Et il est parfois assez facile de faire passer celle-ci pour celle-là :
non non, gardez vos vessies pleines, je vous en prie. Il y a meilleur combustible pour éclairer sa lanterne.


Car qui se réclame du pathos larmoyant ? Personne ! Pouah ! Cette gluance amorphe, cette mélasse sans aspérités, cette complaisance avec les petits malheurs de son petit ego.
Mais face au pathos communément stigmatisé, il y a deux attitudes possibles, à varier selon l’humeur :
le tourner en dérision, 
ou le transcender, l’aiguiser de cruauté, comme le théâtre du même nom.
Comme tout un tas de poètes, romanciers, ou réalisateurs devant lesquels je n’ai plus honte de me pâmer.
Que les indifférents
se gaussent, je n’en ai cure.
S’ils possèdent autant d’empathie que l’exprime l’exclamation  attribuée (à tort probablement, mais telle n’est pas la question) à Marie-Antoinette : « Ils n’ont pas de pain ? Qu’ils mangent de la brioche ! » ; s’ils ne savent pas se départir de leur rictus aussi sec qu’un coup de règle sur les doigts du cancre, grand bien leur fasse. Je peux leur prêter des copies à corriger, si pinailler leur manque tant.
Mais je m’égare, revenons à notre lyre grinçante.


Ainsi me permets-je de ressortir du fonds des commentaires cette presque* contrepèterie (pour une fois que j’en trouve une, vais pas m’en priver) :

Trop d’antipathos me sidère, dit Antipater de Sidon.



Telle sera la devise du mouvement jumeau et rival, le para-pata-lyrisme.
 (Un peu moins euphonique que son paradigme,
nous en conviendrons.)

Ndlr : Attention, « para », n’est pas « anti ». Aimer la pluie n’empêche pas d’ouvrir son parapluie.

 * Il eût été possible de la rendre plus exacte, mais le verbe qui aurait remplacé "dit" ne me satisfaisait pas vraiment. Alors nous laisserons ainsi.

PS : Désolée, Hozan, pour la digression peu à peu hors-sujet sur la dérision. M'en voulez-pas ?
Par Clarinesse - Publié dans : Stylismes: Petit art poétique
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Dimanche 11 octobre 2009



Sur les conseils avisés que me donnèrent quelques lecteurs – blogueurs (dont Brigitte Giraud)  l’hiver dernier, je profitai de l’été pour me jeter sur La Route, de Cormac McCarthy.
L’une des plus fortes émotions littéraires sur papier de cette année.
Je ne me souviens pas avoir lu plus bouleversante expression de l’amour m/p/aternel . Cette puissance animale qui vous fait invoquer, la main sur un front brûlant, toutes les forces de l’univers pour lui interdire, jamais, de s’en prendre au vôtre, de chaton, quel que soit le chaos alentour.

Extraits :
« Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d’une bête de granit. » (p9)
« Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. » (p16)
« Ni l’un ni l’autre n’avaient prononcé un seul mot. C’était la journée parfaite de son enfance. La journée sur laquelle modeler les jours. » (p18)
« Les nuits étaient longues et sombres et froides plus que tout ce qu’ils avaient connu jusqu’à présent. Froides à faire éclater les pierres. A vous ôter al vie. Il serrait contre lui le petit qui grelottait et il comptait dans le noir chacune de ses fragiles respirations. » (p19)
« C’est mon enfant, dit-il. Je suis en train de lui laver les cheveux. […]. C’est mon rôle. Puis il l’enveloppa dans la couverture et le porta auprès du feu. […] Du pied, il dégagea les emplacements dans le sable pour les hanches et les épaules du petit à l’endroit où il allait dormir, et il s’assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une antique bénédiction. Ainsi soit-il. Evoque les formes. Quand tu n’as rien d’autre, construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle. […]
Il écoutait. Le petit ne bougeait pas. Il s’assit à côté de lui et caressa ses pâles cheveux emmêlés. Calice d’or, bon pour abriter un dieu. S’il te plaît, ne me dis pas comment l’histoire va finir. » (p71)
« Au bout d’un moment, l’homme l’entendit qui jouait. Une musique informe pour les temps à venir. Ou peut-être l’ultime musique terrestre tirée des cendres de ruines. L’homme s’était retourné et regardait. Perdu dans sa concentration. Triste et solitaire enfant-fée annonçant l’arrivée d’un spectacle ambulant dans un bourg ou un village sans savoir que les spectateurs ont tous été enlevés par des loups. » (p74)
«  Il essayait de trouver quelque chose à dire, mais il ne trouvait rien. Il avait éprouvé ce sentiment-là avant, au-delà de l’engourdissement ou du morne désespoir. Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement, les noms des choses qu’on croyait être vraies. Plus fragiles qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu ? L’idiome sacré coupé de ses référents et de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver la chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu. » (p83)
« … L’idée qu’il pût y avoir quelque chose par rapport à quoi opérer une correction. Son intelligence le trahissait. Des fantômes dont on était sans nouvelles depuis un millénaire qui s’éveillaient lentement de leur sommeil. Rectifier par rapport à ça. Le petit ne tenait plus sur ses jambes. Il demandait qu’on le porte, trébuchant et articulant à peine, et l’homme le souleva pour le porter et le petit s’endormit instantanément sur ses épaules. Il savait qu’il ne pourrait  pas le porter loin.
Il se réveilla allongé sur les feuilles dans l’obscurité des bois, secoué de violents frissons. Il se redressa, cherchant à tâtons autour de lui pour trouver le petit. Il gardait la main sur les côtes décharnées. La chaleur et le mouvement. Le battement du cœur. » (p107)
« Il resta allongé là un bon moment, puisant et portant l’eau à sa bouche une main à la fois. Rien dans son souvenir nulle part de n’importe quoi d’aussi bon. » (p112)
«  Les nuits étaient mortellement froides et d’un noir de cercueil, et la lente venue du matin se chargeait d’un terrible silence. Comme une aube avant une bataille. La peau du petit était de la  couleur d’une bougie et presque transparente.
Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir, mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi, mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté.
Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. » (p119)
« Dix mille rêves dans le sépulcre de leurs cœurs passés au gril. Ils continuaient. Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue. » (p241)
« Il restait allongé les yeux fixés sur le petit près du feu. Il voulait être capable de voir. Regarde autour de toi, dit-il. Il n’y a pas dans la longue chronique de la terre de prophète qui ne soit honoré ici aujourd’hui. De quelque forme que tu aies parlé tu avais raison. » (p245)
« Dans ce couloir froid ils avaient atteint le point de non-retour qui, depuis le commencement ne se mesurait qu’à la lumière qu’ils portaient avec eux. » (p247)

Le reste est dans le livre.


Par Clarinesse - Publié dans : Citations fascinées
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