Ca y est, Apolline Mascarin avait enfin trouvé la solution !
Puisque l’épicentre de sa douteuse gangrène métastasée résidait dans ce qui lui servait de cervelle, elle se dit bravement :
« Bon sang mais c’est bien sûr. Que n’y avais-je pensé plus tôt ? N’est-ce pas en temps de guerre que la chirurgie fit le plus de
progrès ? Rien ne vaut une bonne boucherie napoléonienne, une belle bataille fratricide, une brave et franche Sécession définitive pour doper l’inventivité des médecins. Une ‘tite amputation par-ci, une ‘tite greffe par-là. »
Alors, enfin décidée, elle alla voir son médecin le lendemain et lui déclara :
« Docteur, j’ai un problème. L’autre jour, au restaurant, il me fallut bien dix minutes pour me décider entre une glace à la violette
(renversante) et une tarte tatin (renversée). Ca ne peut plus durer.
Ne me cachez pas la vérité, Docteur, je veux savoir. Est-ce grave ?
- Si tel est votre souhait, je ne peux vous mentir davantage. Oui, c’est grave. Vous êtes atteinte d’un syndrome rare, particulièrement à ce
degré-là. Il s’agit d’une variante de l’encéphalopathie spongiforme bovine : elle consiste à ruminer en permanence les mêmes nutriments neuronaux sans parvenir à les digérer définitivement. En
somme, vous avez le cerveau qui se transforme peu à peu en estomac, mais un estomac de type
bovin : avec panse, poche de régurgitation et tout le bazar.
- Fort bien, Docteur, veuillez procéder à l’amputation.
C’est bien cela que vous me conseillez, n’est-ce pas ? Il n’y a plus d’autre thérapie possible, d’espoir quelconque de guérison de l’organe
affecté ?
- Hmm, je crains hélas que non.
- Bon, mais.. quels sont les effets secondaires, une fois la cicatrice recousue ?
- Rassurez-vous, ils sont presque négligeables. Outre une appréciable impression d’apesanteur qui résulte fort logiquement de la disparition de
l’organe infecté, il est fréquent de ressentir une très légère illusion de courant d’air, eu égard à la cavité crânienne désormais déserte, mais hantée encore parfois par la présence de quelques
fantômes, comme c'est le lot de bien des amputés.
Mais on s’y habitue. Il vous suffira de porter un bonnet bien chaud les premiers temps, et vous n’y penserez même plus. Humpff, si j’ose dire,
ajouta-t-il en pouffant derrière ses grosses lunettes mal dessinées. En plus, vous avez de la chance, il en existe de très jolis, dans la mode de cet hiver. »
Apolline se présenta donc à la clinique le jour J, bien décidée à subir l’opération qui allait enfin sonner l’heure de sa délivrance.
Elle suivit bien sagement les recommandations du corps médical virevoltant autour d’elle en blouses blanches, ayant toujours été un modèle de
docilité en toute occasion, exceptées celles où la conscience de sa dignité le lui interdisait.
Inutile de procéder à une anesthésie générale, puisque précisément, on allait supprimer le siège même de la douleur, la source même de ses
tourments.
Et puis, Apolline Mascarin détestait qu’on lui cache des choses. Elle voulait assister au spectacle en pleine possession de ce qui lui restait
de moyens. De plus, le médecin ne lui avait-il pas assuré qu’elle conserverait le plein usage de la vue ? On ne pouvait tout de même pas la priver de la totalité de ses facultés… Il fallait
encore qu’elle puisse débarrasser le plancher du bloc après les opérations, et pouvoir faire ses courses elle-même.
Bref, quand Apolline put apercevoir la cause de tous ses maux enfin dissociée d’elle, son cerveau stomachi-forme reposant dans un bocal non loin
de son chevet, elle ne put retenir un sursaut de frayeur :
« L’être était dans la boîte et regardait (Mas)ca(r)in. »
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