Vendredi 21 mars 2008
1°) De l'art d'accommoder les restes.
Je me permets d'exhumer des strates géologiques déjà enfouies sous la jeune chronologie de ce blog, un vieil article rédigé dans des ciconstances peu réjouissantes il y a quatre ans maintenant, presque jour pour jour.
Comme l'actualité ramène ce sujet sur le devant de la scène et donne une chance à ce propos d'être un peu mieux entendu et un peu plus utile peut-être, le revoici donc sous vos yeux indulgents.
Que ceux qui l'auraient déjà lu me pardonnent cette entorse à l'éthique élémentaire du blogueur consciencieux.
Une fois n'est pas coutume.

2°)
Echo montant de la vallée de larmes vers les hauteurs de l'hémicycle.
Par souci d'épargner la démocratie déjà bien assez éprouvée, je conserve d'ordinaire quelque réticence à joindre ma voix aux concerts d'injures qui fustigent la classe politique dans son ensemble, même si je ne me prive guère en privé d'agonir de critiques acerbes ceux qui me semblent détenir la palme peu académique de la pensée la plus indigente ou de l'honnêteté la moins scrupuleuse. Mais l'inertie des députés qui les fait tant tarder à légaliser l'euthanasie me submerge d'une sombre colère, quand il ne leur faut que quelques jours pour se voter l'augmentation d'une rente à vie. En condamnant à perpétuité ceux qui subissent les pires tortures, enfermés dans la geôle qu'est devenu leur corps martyrisé, en leur refusant la belle de mort, les députés ou certains médecins se comportent, et cela sans hyperbole aucune, comme des tortionnaires, d'autant plus lâches qu'ils se dédouanent de toute culpabilité en arguant du fait qu'ils ne sont en aucun cas responsables des souffrances subies, puisque la maladie s'en charge à leur place.
Un peu d'empathie devrait être exigée avant d'accéder à tout poste de décision, mais cette inestimable qualité semble décidément trop souvent incompatible avec l'ambition dont il faut faire preuve pour devenir un chef.

Revoici donc ces quelques réflexions sur l'euthanasie :

Nul n’a le droit de disposer d’autrui sous prétexte de science.
Nul n’a le droit d’imposer sa volonté à un homme vivant et lucide comme à un morceau de viande.
Nul n’a le droit d’attacher un homme libre, innocent, coupable seulement d’être malade.
Quand un homme vous supplie du regard de le détacher et de le laisser partir dans l’au-delà, c’est de la lâcheté de rester sourd à ce cri muet.
 Ce n’est pas une idée. C’est un être humain. C’est la puissante et impuissante histoire d’un homme contre la théorie et la toute puissance de la technique.
 C’est le combat d’un humaniste contre un humanitarisme aveugle et sourd.

 Mais notre siècle bardé de science, armé de technique, engoncé d’idéologie ne sait que soulager la souffrance physique.
Il refuse la souffrance morale. Il ignore la volonté de l’individu. Il est si facile de clouer la bouche de celui qui hurle sa douleur et sa volonté de partir avec des pansements ou un masque à oxygène. On peut crever d’humiliation, quand on se voit réduit à la merci de soins compétents mais qui par leur seule existence bafouent pudeur et dignité et rappellent à quel point on n’a pas plus de pouvoir qu’un nouveau-né, en prison dans son corps.

 La pitié est une vertu. Mais la pitié devient cruauté quand elle n’est pas respect de la dignité. La technique doit servir l’homme, et non pas l’homme malade servir de démonstration à l’efficacité de la technique.
« Voyez, cet homme n’est pas mort dans mon service. Je l’ai réanimé. Mes statistiques sont sauves. »
 Cela ressemble trop, bonnes intentions mises à part, à ces séances de torture où l’on réanime le supplicié pour prolonger son calvaire. Nul n’a le droit d’imposer à qui que ce soit un supplice digne des geôles des pires dictateurs. Et qu’importe si le bourreau est ici la maladie et non un gardien de prison.
 Le devoir du médecin est de soulager quand il ne peut guérir. Pas de prolonger le martyre.
Ce n’est sinon qu’une barbarie bienveillante.
 Mort et vieillesse sont tabous pour ce siècle à l’âme de fer, au point de ne plus même oser en prononcer les noms, comme s’il s’agissait d’obscénités. Il est vrai que « décès et 3e âge » sont tellement plus humains ! Ils disent seulement la lâche peur de ne pas oublier que la vie du corps n’est pas l’éternelle jeunesse des magazines.

Voir à ce sujet le film insoutenable, bien que très sobre, de Dalton Trumbo, 
Johnny s'en va-t-en guerre (Johnny got his gun), qu'il a tourné en 1971, à partir de son propre livre, publié en 1939.

par Clarinesse publié dans : Méditations métaphoriques communauté : Biffures chroniques
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Mercredi 9 janvier 2008

Nul n’a le droit de disposer d’autrui sous prétexte de science.
Nul n’a le droit d’imposer sa volonté à un homme vivant et lucide comme à un morceau de viande.
Nul n’a le droit d’attacher un homme libre, innocent, coupable seulement d’être malade.
Quand un homme vous supplie du regard de le détacher et de le laisser partir dans l’au-delà, c’
est de la lâcheté de rester sourd à ce cri muet.
 Ce n’est pas une idée. C’est un être humain. C’est la puissante et impuissante histoire d’un
homme contre la théorie et la toute puissance de la technique.
 C’est le combat d’un humaniste contre un humanitarisme aveugle et sourd.

 Mais notre siècle bardé de science, armé de technique, engoncé d’idéologie ne sait que soulager la souffrance physique.
Il refuse la souffrance morale. Il ignore la volonté de l’individu. Il est si facile de clouer la
bouche de celui qui hurle sa douleur et sa volonté de partir avec des pansements ou un masque à oxygène. On peut crever d’humiliation, quand on se voit réduit à la merci de soins compétents mais qui par leur seule existence bafouent pudeur et dignité et rappellent à quel point on n’a pas plus de pouvoir qu’un nouveau-né, en prison dans son corps.

 La pitié est une vertu. Mais la pitié devient cruauté quand elle n’est pas respect de la dignité. La technique doit servir l’homme, et non pas l’homme malade servir de démonstration à l’efficacité de la technique.
« Voyez, cet homme n’est pas mort dans mon service. Je l’ai réanimé. Mes statistiques sont
sauves. »
 Cela ressemble trop, bonnes intentions mises à part, à ces séances de torture où l’on réanime le
supplicié pour prolonger son calvaire. Nul n’a le droit d’imposer à qui que ce soit un supplice digne des geôles des pires dictateurs. Et qu’importe si le bourreau est ici la maladie et non un gardien de prison.
 Le devoir du médecin est de soulager quand il ne peut guérir. Pas de prolonger le martyre.
Ce n’est sinon qu’une barbarie bienveillante.
 Mort et vieillesse sont tabous pour ce siècle à l’âme de fer, au point de ne plus même oser en
prononcer les noms, comme s’il s’agissait d’obscénités. Il est vrai que « décès et 3e âge » sont tellement plus humains ! Ils disent seulement la lâche peur de ne pas oublier que la vie du corps n’est pas l’éternelle jeunesse des magazines.

Voir à ce sujet le film insoutenable, bien que très sobre, de Dalton Trumbo,
Johnny s'en va-t-en guerre (Johnny got his gun), qu'il a tourné en 1971, à partir de son propre
livre, publié en 1939.

par Clarinesse publié dans : Méditations métaphoriques communauté : La commune des philosophes
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Dimanche 6 janvier 2008

De la verticalité dans les rapports de l’homme à la matière.

 “Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade ; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre.” Baudelaire s’inscrit là dans une tradition héritée de la théologie scolastique, dans une mystique de l’ascension et de la déchéance, où l’antinomie est interne à la dimension de la verticalité. Mais on peut aussi, en introduisant la donnée hétérogène de l’horizontalité, déplacer l’opposition et considérer comme déterminante non plus l’alternative entre spiritualité et matérialisme, la dichotomie entre l’âme et le corps, mais le dilemme qui contraint l’homme à choisir entre la verticalité et l’horizontalité, entre la solitude de la contemplation et le divertissement que représentent les incessantes et fourmillantes tractations sociales et politiques.

Alors, la vraie distinction ne consiste plus à opposer le concret à l’abstrait, la théorie à la pratique, mais l’horizontal et le vertical, le relationnel et le solitaire, le temporel et le mystique. Les activités humaines peuvent ainsi s’organiser en deux domaines :
 l’action, horizontale, relationnelle, temporelle, et la création, verticale, solitaire, mystique.

 -L’action implique d’exercer sur les autres un rapport de force, ou de séduction qui n’en est qu’une variante, alors que la création se structure autour du lien qui oppose et unit à la fois l’homme et la matière.
 L’action consiste à engager un rapport stratégique avec un groupe humain dans la sphère politique ou sociale et ses hiérarchies, dans les jeux d’argent ou de sport, dans le cadre de l’éducation ou du spectacle, de la diplomatie ou de la guerre.
  L’action implique donc un rapport au temps qui en fait un paramètre constitutif de sa nature, essentiel, un outil déterminant dont la gestion est à maîtriser comme un élément tellurique, une force de la nature à dompter.

- La création, comme la contemplation, entretient en revanche une relation au temps diamétralement opposée. Là, le temps n’est qu’une dimension accessoire, contingente, dénuée de fonction, de signification.
Alors que l’action doit maîtriser la durée, la création passe dans la temporalité comme dans une dimension fluide qui ne l’affecte pas plus que l’eau sur les écailles d’un poisson.
 Dans la création, seule compte l’œuvre, le résultat final, éternel, atemporel.
 Dans l’action au contraire, il se produit un événement dont la réussite même dépend de sa durée, de son rythme, comme toute représentation, soit-elle artistique ou pédagogique.
 Les paramètres spécifiques à l’action ne sont ressentis intrinsèquement, profondément que par les hommes d’action, les bêtes politiques, les requins des affaires ou les maîtres de la représentation. Ils concernent tout ce qui touche au temporel, dans ses deux acceptions, technique (inscrit dans la durée), et religieuse (opposé à spirituel). Et tout ce qui concerne la stratégie, la tactique.

Un deuxième paramètre s’avère déterminant dans la distinction entre action et création :
la gestion de l’ordre.
- L’action exige la gestion de groupes d’enfants, d’adultes, de soldats ou de spectateurs, l’organisation des hommes, des rythmes et des places, des tâches et des tours de parole, des temps de travail et de repos.
- A l’inverse, celui qui ne traite qu’avec lui-même, les objets ou la matière peut librement choisir entre le désordre bouillonnant qui anime les laboratoires des savants fous ou les ateliers des peintres de génie, et le rangement calme et minutieux qui consacre l’ordre des choses dans une correspondance quasi-religieuse entre l’espace et l’objet, où chaque chose a sa place, loin de la confuse et terrifiante profusion de la vie et des échanges humains. Là s’épanouit le règne des solitaires terrifiés par les mouvances de la société.

Si l’on décline cette dualité aux modalités selon lesquelles s’effectuent les échanges humains, notamment dans le cadre de la politique et de l’éducation, l’horizontalité se traduit par le règne aplanissant, nivelant de la communication, tandis que la verticalité implique un rapport hiérarchisé de transmission de connaissances, de transfert d’intelligence.

par Clarinesse publié dans : Méditations métaphoriques
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