Ou ce que peuvent donner les cogitations approximatives d’une lycéenne littéraire égarée en terminale
scientifique, pendant les neuf heures de maths et les cinq de physique (si ma mémoire est bonne) imposées à sa folle semaine.
J’ai toujours aimé les maths. Cette façon de percer le secret du réel en formules acérées se jouant du bon sens, à tout prendre, est-elle si différente du travail du poète ?
Certes, c’est à la mode. Deux numéros déjà que Télérama consacre en quelques mois à la beauté des maths, réaffirmant leur appartenance au vaste monde fort accueillant de la culture. Sans oublier
la nécessaire rubrique de Madame de K, chantre officielle inspirée d’icelles.
Mais oui, c’est beau, les maths, qui en doutait ? Ce monde idéal où les objets n’existent que par leur définition, où formules et figures coïncident dans une parfaite harmonie, où les théorèmes
se vérifient toujours.
Mais s’il me divertissait grandement de transposer un problème en équations, de figurer une force par un vecteur, de traduire sans fin une expression en une autre équivalente jusqu’à l’avoir
réduite à sa plus simple expression, j’avoue avoir dédaigné avec morgue les fastidieuses formules chimiques et autres mystères électriques auxquels je demeurais aussi hermétique que le tribunal
de l’Inquisition devant les démonstrations de Galilée.
Car la différence essentielle entre maths et physique est là : en maths, on maîtrise le système, de a à z. C’est un petit monde clos, qui fonctionne uniquement par autoréférences : énoncé,
définitions, théorèmes. Tout y est, et rien d’autre. Si on a pigé le truc, on peut le retrouver tout seul, même si la mémoire fait défaut. D’ailleurs, les matheux sont souvent connus pour leur
mémoire de poisson rouge. Quel besoin de s’encombrer d’une formule qu’on peut redémontrer sans trop de peine ?
Alors qu’en physique, et bien sûr je ne parle pas là de la science elle-même mais des programmes du secondaire, n’ayant pas poussé le vice à aller voir plus loin, on vous assène des formules que
vous n’avez pas les moyens théoriques de comprendre, qu’on vous demande de bien vouloir apprendre par cœur et d’appliquer alors même que vous y allez à l’aveuglette, comme si l’on voulait que
vous fassiez joujou avec un hochet en plein milieu d’une obscure forêt, juste parce que les concepteurs des programmes ont pensé que ça vous esbaudirait les esprits animaux de voir la diode
s’allumer et le petit machin faire « tut » quand vous fermez le circuit. Ouais ! Ca marche ! Vous avez suivi le mode d’emploi, étape par étape, et ça marche ! Vous n’avez pas compris pourquoi,
vous ne le pouvez pas parce que le processus mis en œuvre excède grandement ce qu’on vous a expliqué, mais vous êtes prié de vous émerveiller.
Ben ça m’énerve. Sans compter que les électrons vont dans un sens et l’électricité dans l’autre, parce qu’on n’a pas corrigé l’erreur du premier savant qui a choisi au courant un sens
conventionnel et qui ignorait à l’époque que les électrons avaient une charge négative.
Résultat : après un bac C, je suis toujours infichue de brancher correctement un interrupteur.
Passons.
Alors je m’amusais, durant ces longues heures qu’il fallait bien subir, à philosopher sur la physique, à injecter
un peu de psy dans ce phy dont trop d’éléments m’ennuyaient ; à faire de ces formules des sciences des symboles des hommes.
Et je m’étais ainsi avisée un jour que l’on pourrait représenter, fort grossièrement je vous l’accorde, pas la peine de hurler, l’humaine psyché sous forme d’ectoplasmes patatoïdes, à inscrire
dans un de ces repères orthonormés et tridimensionnels qui servent à figurer ces adorables fonctions à trois variables. Vous vous souvenez ?
Soit x l’axe des abscisses, y celui des ordonnées et z celui de la troisième dimension.
Et bien donc, dans mon petit monde déconnecté d’ado binoclarde et proprement effrayée par tout ce qui n’était pas pur esprit et ressemblait de près ou de loin à de la chair humaine, on pouvait
représenter chaque type de caractère par un solide gélatineux, façon Barbapapa, dont chaque dimension correspondrait à une variable fondamentale de son moi profond.
En x, on figure les largesses du cœur : l’altruisme, la
générosité, les capacités d’amour qui vous portent vers l’autre. Version passive, la sensibilité, l’empathie ; version active, l’abnégation.
En y, on place la hauteur de vues : l’intellect, les facultés d’entendement, d’abstraction.
Et en z, ce qui permet de dire « il ira loin » : la volonté, la force de caractère, la persévérance.
Où l’on s’aperçoit que les tournures de la langue n’ont pas attendu ce genre de schéma pour figurer le caractère en 3 D.
En plus, on peut affiner l’outil : au-delà de ces trois types primaires, ça vous donne une palette de sept combinaisons (Ah, les délices des combinatoires !
C indice n puissance p = 2 puissance n ; ici 2 puissance 3 = 8, moins un
car nul n’est néant et l’on ne tient pas compte de l’élément o,o,o.
Ce qui nous donne 8-1 = 7. CQFD.) …
qu’on peut ensuite varier à l’infini selon les degrés de chaque dimension, les textures, les couleurs, les densités, les formes, …
Bien sûr, tout cela demeure fort réducteur, et si l’on s’avisait de vendre cette symbolique combinatoire à des profilers ou des chasseurs de tête pour compléter la batterie des tests de QI et
autres mises en boîte de la matière humaine, oui, on pourrait rouspéter. Mais tout cela reste entre nous, et c’est la première fois que j’ose faire part de ce cafouilleux bidouillage qui dormait
dans mes carnets depuis l’année lointaine de mes seize ans.
La faute à Ayron qui
réveilla, avec sa citation biblique laissée en commentaire sur le billet (b moins
2) , ces antiques velléités modélisatrices. Je le cite :
« La Bible fait une analogie entre l'humanité et un bouquet de végétaux rituels dans lesquels le parfum représente l’esprit, ainsi que la connaissance; tandis que le fruit représente l’action
:
- Le cédrat, fruit et parfum symbolise les personnes qui étudient et agissent.
- La branche de palmier représente ceux qui agissent sans se cultiver.
- La myrte symbolise ceux qui cultivent leur esprit et sont érudits.
- La branche de saule, représente ceux qui n’étudient pas et n'agissent pas. »
Voilà, nous commencerons par les trois types primaires :
(NB : Il est bien entendu que le zéro affecté à chaque coordonnée est tout relatif)
- Le premier, Barbagentil, « x,o,o » de son petit nom, (« on veut pas être méchant, mais effectivement,
il est gentil ») s’étale grassement, tout dégoulinant de tendresse pour son prochain, mais n’a pas inventé l’eau tiède. Un peu collant.
Un taxi-guimbarde qui avance cahin-caha, n’hésitant pas à faire mille détours pour rechercher les déshérités au fin fond des routes les plus boueuses. Tout ça ne mène pas bien loin, ne va pas
bien vite, mais en sauve plus d’un.
- Le second, Barbabrute (« o,o,z » en langue de maths) avance, loin souvent, mais pas haut, écrasant tout sur son passage. Un rouleau compresseur.
- Le troisième, Barbintello (« o,y,o » pour symbole) possède une intelligence supérieure, mais est invivable, imbuvable, intraitable.
C’est une fusée. La Terre lui est trop basse et trop étroite. Il brûle de tout savoir, il brûle toutes les ressources disponibles, et ne s’accommode d’aucune finitude. C’est l’espèce d’homme qui
s’approche le plus du diable ou du bon dieu. Tout dépend de ses autres variables.
Bienvenue donc au niveau 2, avec les trois types secondaires :
- Barbasensible, aussi noté « x,o,z », est doué d’un fort pouvoir d’empathie, qui le rend réactif à la
moindre émotion, les siennes comme celles des autres, sensitif au plus infime frémissement de ce qui l’entoure. Cette hyperesthésie lui est moteur quand les vents sont propices, mais l’étendue de
sa voilure le rend vulnérable aux souffles contraires ou au calme plat. A la merci de toute houle un peu forte, il tangue et peut sombrer. « Fluctuat nec mergitur » espère-t-il pour
devise, craignant parfois que le « nec » se transforme en « et ». On l’aura compris, c’est un voilier. Hisse et haut, glisse et bas, car n’ayant pas plus d’autonomie énergétique
que de volonté interne, il dépend de ce qu’il peut absorber de la force du monde. Ainsi sont bien souvent les poètes et artistes.
- Barbapuissant, ou encore « o,y,z », allie à une volonté de fer une intelligence qui lui donne les moyens de ses fins. Il fonce vers l’horizon à ras de terre. Il va vite, il va loin,
mais tout cela ne vole pas toujours bien haut non plus.
C’est un TGV, bien sûr de lui sur ses rails dont jamais il ne sort, ignorant beaucoup des espaces qu’il traverse et transperce sans les voir. Ainsi sont la plupart des puissants, en politique ou
ailleurs.
- Barbabienfait, « x,y,o » associe à un altruisme impressionnant énergie et persévérance. C’est un tramway omnibus, qui s’épanouit en milieu associatif et humanitaire.
Enfin, Barbagénie, parfaite combinaison d’ « x,y,z », allie à une intelligence hors du commun une générosité sans faille et une ferme volonté. Une main de fer dans un gant de velours, pour la bonne cause et sans se gourer. Et là, plus besoin de le figurer sous forme de moyen de transport : il a tout sur place. C’est une sphère parfaite, un monde entier à lui seul.
Vous me direz : « Toute cette fumeuse usine à gaz pour ça ?! » Alors qu’elle ressemble autant à des maths que certaines « œuvres » à de l’art ; alors qu’elle ne suscite que haussements d’épaules consternés et soupirs exaspérés chez tout véritable esprit matheux qui se respecte ?
Euh, ben oui. Avec toutes mes confuses excuses pour le dérangement, fit-elle avec un sourire niais et un
gloussement idoine. Ca fait deux fois de suite qu’elle vous fait des sandwiches ou vous ouvre des boîtes de conserve au lieu de cuisiner. Va falloir se reprendre ou bien fermer boutique.
:(
Et encore, on vous a épargné les schémas illustratifs…

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