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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 22:09
Suivant le conseil inspiré de Slevtar, j’ai plongé dans le recueil de Craig Davidson, Un Goût de rouille et d'os.

Pas encore eu le temps de finir le volume entier, mais la première nouvelle qui donne son titre au livre est d’une puissance insoutenable. J’ai honte de l’automatisme facile de la comparaison  (car c’est une nouvelle sur un boxeur) mais c’est exactement cela : dès la première page, on est ouvert, à vif, sonné, plié en deux, souffle coupé, et l’acouphène du choc accompagne chaque phrase lue du sifflement lancinant d’un seul cri qui hurle dans le silence inarticulé : « Nooonn ! »
Non, l’homme ne peut pas faire ça à l’homme. Impossible. Toujours, encore, certains se repaissent de la douleur de leurs semblables. Mais qu’ont-ils, mais qu’ont-ils comme bouillie puante sous le crâne ? A vous donner des envies de meurtre, de tirer dans le tas, dans les meutes de ces chiens assoiffés des larmes et du sang des autres. En quoi je ne vaux pas mieux qu’eux. Triste rage.

Début :
« Il y a vingt-sept os dans la main humaine. Entre autres, le lunatum, le capitatum et le naviculaire, le scaphoïde et le triquétrum, ou bien encore les minuscules pisiformes cornus de la face extérieure du poignet. Ils ont beau être tous différents dans leur forme comme dans leur densité, ils sont tous bien alignés, leurs contours sont parfaitement ajustés et ils sont reliés par un réseau de ligaments qui courent sous la peau. […]
Cassez-vous un bras ou une jambe, et l’os va s’envelopper de calcium en se ressoudant, si bien qu’il sera plus solide qu’avant. Mais cassez-vous un os de la main, et cela ne guérit jamais correctement. On se fracture un os du tarse et la ligne de fêlure reste visible pour toujours : comme une faille de granit sur les radios. Si on a un métacarpien écrasé, on est bon : les esquilles d’os qui ne sont pas absorbées par des tissus tendres sont dévorées par les enzymes ; cette poudre passe ensuite dans les système sanguin. Regardez donc les mains d’un boxeur : les jointures se sont écrasées contre les lourds sacs de frappe ou contre le visage d’un adversaire et la peau s’est fendue en diagonales croisées, comme une grille de cicatrices en X. Vous verrez des hommes pleurer lorsqu’ils se fracturent la main durant un combat, des Mexicains à la peau dure ou de ouvriers métallos, des malabars effondrés sur leur tabouret avec les larmes qui leur jaillissent des yeux. Ce n’est pas tant la douleur, même si l’anticipation de cette douleur est bien présente - avec les paluches qui gonflent dans les gros gants rouges et le crissement électrique de l’os contre l’os ; c’est peut-être la huitième reprise et tu tapes avec ton poing en bouillie jusqu’à la dixième pour gagner de justesse. C’est la frustration qui les fait pleurer. […]
Les bandages pour mes mains sont étalés sur mes genoux et je les enroule en chevrons crasseux autour du pouce gauche, du poignet et de la paume de ma main. Il fut un temps où j’avais des mains fortes – de véritables casse-noix comme disait Teddy Hutch. Mais maintenant elles ont été cassées tant de fois que les os sont comme des éclats de porcelaine dans un sac de mousseline. Il suffit d’un coup un peu fort  pour les fracasser. »



Addenda :
Et, alors que j’allais me résoudre à « griller un joker » en citant la chanson indépassable de Simon et Garfunkel qui s’impose pourtant mais que je garde en réserve depuis le printemps dernier pour illustrer un texte que je n’ai toujours pas été fichue de finir, je pense soudain à Edith Piaf et son Marcel Cerdan. Certes, entre les stars du système et les sauvages combats sans règle du récit de Davidson, il y a un monde, mais on perçoit dans le timbre éraflé de cette femme précisément la bonne densité colorée de douleur.


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Published by Clarinesse - dans Citations fascinées
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commentaires

Slevtar 29/10/2009 13:45


Les histoires de Davidson sont empreintes d'une désespérance féroce où les seuls points que marquent les coups sont l'émergence, au fond de la douleur, d'une humanité encore possible, d'une vérité
qu'on ne savait pas que l'on cherchait.

Dans Friction : " avant la culpabilité et les récriminations, il existe un état de grâce -là... tout de suite- un pan de possibilités et d'espoirs infinis".

Dans Précis d'initiation à la magie moderne, quête d'un père magicien disparu pendant l'un de ses tours : " il existe bien quelque chose qui s'appelle la magie. Cela existe vraiment. Mon intention
n'est pas de vous apprendre l'art de la vraie magie, mais plutôt de vous éveiller à sa présence dans le monde comme dans nos vies".

Une écriture très "behavioriste", en situations, souvent en dialogues, mais magnifiquement maîtrisée (le format Nouvelle ne pardonne pas), distribuant au lecteur, par touches subtiles, de quoi
élaborer la psychologie des personnages, voire lui laisser le dernier mot  sur des fins ouvertes.

Enfin, question de goût, mais j'aime qu'un récit m'invite dans son histoire. Personnellement, le genre d'auteur qui donne envie d'écrire.


Clarinesse 29/10/2009 21:36


Merci grand pour ce dense florilège.

"une humanité encore possible, d'une vérité qu'on ne savait pas que l'on cherchait."

Dans Friction : " avant la culpabilité et les récriminations, il existe un état de grâce -là... tout de suite- un pan de possibilités et d'espoirs infinis".
Oui, c'est aussi ce que j'ai perçu dans les nouvelles que j'ai lues (les 4 premières, pour tout avouer.)
Que le narrateur soit un type détestable avec lequel on n'aurait pas envie de partager un compartiment de train, qui vous raconte des choses à hurler, et que d'un coup, enfin, une lueur d'humanité
apparaisse enfin... Ses chutes sont très fortes... si l'on arrive à dépasser le cap de l'insoutenable.


Désirée 28/10/2009 11:13


Je pense à Mohamed Ali. La loque qu'il est devenue. J'en étais malade de voir sa pauvre tête dodeliner, il y avait la maladie bien sûr mais aussi une espèce d'hébétude, des années après ses combats
dits "mythiques" comme si cela le poursuivait encore tous ces coups au visage. C'est peut-être parce qu'on est des "gonzesses" que la boxe et tous ces sports dit de "combat" ne nous font pas
frétiller les ovaires comme chantait dans sa jeunesse un certain Renaud.
Un blogueur a effacé mes propos sur son blog parce que "j'avais rien compris" à l'art du combat. Son article faisait ni plus ni moins l'apologie des arts martiaux et surtout démontraient
"scientifiquement" (radios, scanners à l'appui, et divers appareils- l'horreur totale- car alors plus question d'ignorer les blessures terribles que reçoit celui qui en prend plein sa tronche) les
dégats profonds occasionnés par des coups particuliers au karaté, et autres "arts martiaux", qui n'ont d'art que le nom car quand on apprend à tuer à mains nues, ou à faire le maximum de dégats
cérébraux chez l'autre par exemple, comment peut-on appeler cela un "art"?? Est-ce un art que de tuer?? Bref, mon humanité ne peut que s'élever contre cette fascination qu'exerce la violence sur
des esprits qui se veulent "élevés", fourrés à la sagesse orientale, au doudou dalaï lama et tutti quanti. Double langage. Le ciel et la merde en guise de cervelle, je suis bien d'accord avec toi
Cla, comme souvent. L'irruption de la raison et de l'amour agapé, ou même de la simple humanité fait grosse tâche évidemment. On est aussitôt déclaré inapte à comprendre les subtilités de ces
"arts" si anciens voyons qu'ils ne peuvent être "mauvais". Ouais. Les jeux du cirque, vous pensiez en être sorti?? pfff.


Clarinesse 29/10/2009 17:41


Je partage ton opinion sur les jeux du cirque et le goût pour le spectacle de la violence brute.
Certains arts martiaux comme le judo où les blessures demeurent rares sont peut-être à exclure de la condamnation, mais pour ce qui est de la boxe, de la corrida, ou de tout ce qui génère
immanqualement une douleur qui abîme (il ne s'agit pas des douleurs d'efforts, courbatures et des claquages habituels des athlètes), on a le droit de les qualifier pour ce qu'ils sont : barbares.


brigitte giraud 27/10/2009 19:15


Attends, Clari, me suis trompée, c'est pas Manuel de Falla, mais Victor Jara pour ce que tu sais, délit d'opinion politique, et Botticcelli, lui, a subi l'estrapade à Florence (bouh!) pour
homosexualité, le pouvoir religieux ne rigolait pas !!!!


Clarinesse 29/10/2009 17:38


Merci de la précision. Suis allée voir sur wiki : quelle horreur, pour les deux ! :((


Ut 27/10/2009 16:25


Il faut le la puissance pour la traverser tout court... il reste toujours quelques cicatrices plus ou moins apparentes...


Clarinesse 29/10/2009 17:37


Yes, M'am ! Mais à moins qu'on ne les exhibe, ces cicatrices-là ne sont visibles que pour ceux qui en ont aussi. Je lisais l'autre jour dans Téléremous une citation dont je rechercherai
l'auteur  : "Une blessure entend mieux qu'une oreille." ou qqch d'approchant. How true  !


madame de K 27/10/2009 15:17


T'as vu hier le documentaire à la télé sur les méfaits du travail ? les gens qui sont abîmés physiquement et psychologiquement par leur travail... les caissières avec des douleurs dans tout le
bras, c'est à ça que me fait penser ton boxeur.


Clarinesse 27/10/2009 16:17


Non, je n'ai pas vu le documentaire. Aurais dû. L'ai raté.
Oui, tu as raison, elle prend tant de formes, la douleur de vivre et de travailler, silencieuses, sans spectacle, la plupart du temps. :(


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