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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 18:07

 

Voici livré en intermède le petit exercice de style laborieux qui me fut commandé pour le journal du lycée. Indulgence requise pour les pesanteurs capillotractées. Je vous prierai néanmoins de remarquer que supporter des lourdeurs à la seule force de ses cheveux mérite considération.


NB : Les ajouts et corrections apportés suite aux suggestions de nos aimables lecteurs figurent en bleu.
Merci à vous.



Sur le piano aux huit octaves de flammes bleues, le chef d’orchestre toqué de blanc joue de sa batterie : au fond des cuivres, les fricassées fredonnent leurs accords grésillants.
Tandis que le batteur, électrique, fait monter la sauce, le chevreuil danse une gigue dans la grosse caisse de la marmite.
De son archet d’acier, le maître queux découpe quelques tranches parfumées sur son violon de jambon*, dont les notes aromatiques font vibrer ses narines chatouillées. 
Au bout du rouleau à pâtisserie, le petit mitron somnole, et le chef excédé chante (comme une casserole) une messe basse furibarde au marmiton :
« Mets un bémol à tes épices ! Ce tournedos Rossini est massacré ! Bien trop de notes poivrées. Et révise tes gammes de saveurs.  »
Le pauvre gâte-sauce répond de son filet (d’agneau) de voix cristalline et flûtée, aérienne comme des bulles de champagne :
 « Excusez-moi, Chef, j’éviterai dorénavant de commettre brioches** et canards** dans mon chaudron***. »
Surplombant sa bedaine rebondie, le chef reprend :
« Et cesse de jouer du mirliton, petit mitron.
Fais plutôt rissoler les chanterelles et les trompettes de la mort. »
Sur le lutrin, il continue de déchiffrer la partition de sa recette.
Et soudain facétieux, du bout d’une baguette fine comme un gressin qui croustille sous la dent et l’oreille, le chef montre à son apprenti l’accord majeur sucré-salé qui résonnera de mille nuances sous la voûte grenat du palais garni de chairs cuites et fondantes. Du fond de la cave, l’échanson se charge d’en décupler l’écho, en ajoutant le contrepoint dionysiaque qui ruissellera dans les gorges enivrées.
Enfin, pendant que le café murmure sa petite cantate, la ronde empesée des desserts entourés de crêpes gavottes en dentelles s’accélère peu à peu en un cake-walk endiablé avant de se clore
sur l’opéra : la douce Melba au teint de pêche se charge du final, mais la Belle Hélène l’interrompt par un crescendo de coulis chocolaté en pleine poire.
   

* Jambon = violon en argot musical.
** Fausse note, en argot musical.
*** Mauvais piano

 

 

 

 

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commentaires

Jonavin 09/12/2009 17:01


Ta sonatine culinaire met en appétit! Dans un de mes textes "au fond de la marmite" je m'étais amusé à cet excercice de style.
Sans vouloir monopoliser ton blog, je t'en livre un extrait:
...Au clou, quelques girofles s'occupent de leurs oignons. Où qu'ils aillent en chemise, ils raflent la recette des cocottes avec une saveur tenace et piquante. Combien sont-ils? quatre, cinq,
spécialistes des sauteries, à danser parfois la gigue autour d'un boudin. Mais ce soir, ils serrent à la culotte un ragoût poivre et sel qui refuse obstinément de s'endormir sur ses
lauriers..."
A l'occasion, je le metterai de nouveau en ligne.
En tout cas, ta sonatine est à savourer sans modération, Clarinesse...


Clarinesse 11/12/2009 08:24


Grand merci de tes mots réjouissants, Jonavin. Tes passages sont toujours un plaisir.
Délicieux, l'extrait de ton texte !
"Les girofles s'occupent de leurs oignons", "un ragoût poivre et sel qui refuse obstinément de s'endormir sur ses lauriers".
Après un tel apéritif, j'ai grand faim de déguster le texte entier !
Tu nous offriras bien ce festin pour Noël, non ? :)


Ayron 03/12/2009 14:18


Vousq avez superbement deviné en choisissant Cyrano. Suis très touché. Certains passages me submergent d'émotion tant cette histoire est universelle. Merci encore.


Clarinesse 03/12/2009 21:26


Ah bon ? :) Ravie, alors. Pareil que vous pour cette histoire. C'est tellement foisonnant, y en a pour toutes les circonstances. Et ce personnage est tellement bouleversant avec ses retenues, bien
au-delà de ses rodomontades.
Et puis, à force d'en avoir étudié le texte avec les élèves (c'est une mine : avec ça, vous avez toutes les figures de style rassemblées, garanti), le connais par coeur (ou presque). On avait même
monté la pièce (abrégée par mes soins, mais point défigurée) avec une classe : ils avaient joué devant les parents et les autres, et ils avaient bossé comme des acharnés. On faisait ça en plus,
entre midi et deux, avec ceux qui voulaient. Z'avaient épaté tout le monde, moi y compris !


Ayron 02/12/2009 12:40


Vi, merci de m'avoir cité, mais je ne suis qu'un modeste passeur, pas un talentueux dénicheur...
Vous ai aussi répondu sur le mystère.


Clarinesse 02/12/2009 16:03


a) Ben vi, mais sur cette vaste terre, on ne peut pas tout créer ni découvrir tout seul, et sans passeurs, qu'est-ce que l'horizon serait petit ! Vivent les passeurs !
b) Mystère ? M'en vais voir ça tout de suite.


Ayron 01/12/2009 08:53


Scusez-moi, j'avais oublié de me référer au Cantique des cantiques et son ivresse sans alcool...
J'embêterai plus la prof.
J'embêterai plus la prof.
J'embêterai plus la prof.
J'embêterai plus la prof.
...


Clarinesse 01/12/2009 20:25


Eh ben voyez, quand vous voulez ! :))
(Z'avez vu, j'cause de vous, - un peu - , dans l'étagère suivante.)


Cactus la manip' 30/11/2009 13:01


j'ai adoré : Sonatines , le film !
alors culinaire en plus , ouaouh !


Clarinesse 30/11/2009 23:09


Remarquez, peut-être y avait-il dans cette cuisine aussi assez de sashimis pour plaire aux yakuzas ?
Néanmoins, j'imagine la surprise de tomber par ici en cherchant quelque chose sur le film de Kitano (que je n'ai point vu, malgré l'article dithyrambique de Téléremous.)



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