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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 22:19
Malgré mon peu de goût, voire mon désintérêt total pour le roman policier (oui, c’est mal, je réciterai trois patères et six avions pour pénitence), et malgré une couverture de l’édition 10-18 parfaitement hideuse (oui aussi, j’ai l’impardonnable faiblesse de mieux aimer le beau au premier degré que le laid au second, et me demande parfois à quels immondes disgracieux du goût certains éditeurs confient le soin de choisir les couvertures de leur collection de poche), malgré, donc, ces redoutables et néanmoins surmontés obstacles, je finis, sans grande conviction, par entreprendre l’ascension du petit bouquin de cet Américain qui se flingua en 1984. Il me fut, il est vrai, tant vanté par trois (si ce n’est plus) confrères blogoscripteurs dont j’admire grandement le style, que j’avais fini par l’acquérir il y a quelques mois déjà, leur unanimité le faisant entrer de facto dans la prestigieuse catégorie des classiques impératifs. Je n’allais tout de même pas attendre de recueillir les injonctions d’un nombre de belles plumes suffisant pour me faire un édredon.

Alors va pour Babylone. Pourtant, c’est à petits pas précautionneux que je m’aventurai en ce volume, nez pincé et souffle maussade, prête à rengainer mon marque-page plus vite que l’ombre aiguisée du crayon se découpant sur la blancheur douteuse d’une page rêche qui chuchotait sous les frottements des pouces.
J’avais certes cru comprendre que le héros dudit opus n’avait que fort peu à voir avec Hercule Poirot ou Philip Marlowe. Mais n’aimant pas le genre, et appréciant à peine plus la compagnie des méchantes gens et des gangsters sur un écran ou sur papier qu’en face de moi (sauf si c’est Bogart qui cause, évidemment), je ne voyais pas en quoi j’en aurais aimé la parodie.
 Cependant, l’aspect parodique n’est que très secondaire. Il ne s’agit pas de déboulonner platement, en tâcheron de la dérision, un genre archi-codé.
Ici, on ne tire pas sur le styliste du roman de gare : on tire le portrait d’un raté somptueux.
Que n’aurais-je manqué en m’abstenant !
Car la lecture des déboires de ce sublime absent est un cruel délice.

a) Cruel, car il me donna un peu trop l’impression de lire l’histoire d’un jumeau, affligé d’une tare incurable qui m’est bien familière : l’addiction à la rêverie. Cette tendance à se faire dévorer par la représentation de « ce qui pourrait, si… », à laisser sa vie entière s’abîmer dans l’obscure clarté des gouffres infaillibles du conditionnel où disparaît littéralement toute possibilité de maîtriser si peu que ce soit le cours d’un hic et nunc qui s’abolit.
Le privé de Brautigan, c’est Hamlet qui a trouvé la troisième voie sur le quai menant Harry Potter à Poudlard , entre "to be" et "not to be": réussir à rêver sans mourir. Et hop, d’un petit coup de dialectique bien senti, on fait céder la serrure de l’alternative carcérale.
Un virtuose de la fuite.
« To be or not to be. [...] To die, to sleep,
To sleep, perchance to dream... Hey, there is the rub,
For in that sleep of death what dreams may come,
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause: there's the respect
That makes a calamity of so long life.
For who would bear the whips and scorns of time,… »

Pour C. Card, il n’y a pas de « Hey… ». Lui, il s’en fiche, des cauchemars difformes du « undiscovered country from whose bourns no traveller returns. » Il a peut-être deux chaussettes différentes aux pieds, mais il a les jardins de Babylone suspendus dans la tête, alors…
Ex :
« J’ai commencé à rêver de Babylone en redescendant chez moi. Il ne fallait à aucun prix que je me mette à rêver de Babylone juste au moment où je commençais à arranger quelques trucs. Si je me mettais à gamberger à Babylone, il allait se passer des heures sans que je m’en rende compte. Je pouvais très bien m’asseoir dans mon appartement et tout d’un coup, il serait déjà minuit, et alors là, ça y serait : j’aurais perdu mes maigres chances de remettre un peu d’ordre dans ma vie, ce qui, dans l’immédiat, signifiait que je trouve des balles pour mon pistolet. » p26.
Ou encore :
 « Le petit moment qu’il a fallu à l’autobus pour remonter la colline m’a permis de penser un peu à mon feuilleton policier à Babylone. Je me suis installé confortablement et Babylone m’a envahi l’esprit comme du sirop d’érable chaud qu’on verse sur des crêpes brûlantes. […] Mais il fallait que je fasse attention à ne pas me laisser emballer. Même en essayant de bien maîtriser ma Babylone, j’ai laissé passer deux arrêts après ma station et il a fallu que je refasse le trajet à pied dans l’autre sens. » p98.

C’est exactement ça ! Certaines vies ressemblent à un trajet en autobus dont on n’arrête pas de rater les stations. Je le vois gros comme une maison, que je finirai comme lui… Bouh.

«  Dommage que Babylone m’ait si complètement absorbé quand je suivais les cours de l’école de police avec lui. On aurait pu devenir collaborateurs tous les deux. L’idée me plaisait bien. Enfin, Babylone me plaisait beaucoup, alors… Même si ça me rendait la vie un peu difficile, je ne regrettais pas du tout de rêver tout le temps à Babylone. » p183.

b) Cruauté douce, donc, et délice de lecture, car Brautigan a le génie des métaphores, des noms de baptême et des formules absurdes.

Ex : (Commentaire d’un sergent après la découverte du cadavre d’une jeune femme poignardée avec un coupe-papier) « Quelqu’un aurait dû l’emmener dans une papeterie pour lui expliquer la différence entre une enveloppe et une pute. » p 38
« Les mots étaient très secs quand ils sont sortis de sa bouche. On aurait dit le désert du Sahara qui parlait. » p189
« Elle portait un manteau de fourrure qui valait plus que tous les gens que je connaissais réunis et multipliés par deux. » p133
(Lorsqu’une cabine téléphonique lui mange sa pièce de cinq cents)
« Le silence a continué de régner à l’intérieur du combiné. Et il n’était pas d’or : rien que le putain d’alliage de ma mitraille. » p153
« A la façon dont ils riaient, on se serait douté que leur entreprise n’était pas affiliée à une caisse de retraite. » p157.
« Le truand a complètement fermé sa gueule, comme si on lui avait laissé tomber un mont Everest invisible sur la bouche. » p194.
« … un chauffeur avec un cou gros comme un troupeau de buffles. » p209.

Sur ce, je vous laisse.

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Published by Clarinesse - dans Citations fascinées
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commentaires

26/11/2009 20:24


Tu peux mettre un 5e trait : je te la conseille aussi (Fred Vargas est une femme).
Ben oui, commence par le 1er.... surtout pour la série avec Adamsberg le rêveur, tu comprendras mieux sa vie privée.
Clin d'oeil à Mister Tea :-)


Clarinesse 27/11/2009 20:47


Comme je disions à Mâme de K : a y est, acheté du Vargas. (oui, oui, j'savons bien que c'est une femme : mais j'allons tout de même pas dire que j'vais acheter "de la Vargas", comme de la Kro ou de
la Bud. C'est pas une bière, tout de même...! :))


Mister Tea 26/11/2009 19:54


Je vous conseille tout, et dans n'importe quel ordre. Je ne crois pas avoir de préférence. Je les tiens tous à portée de main, toujours. Un ici, un autre là, un troisième à l'étage, ainsi puis-je
les ouvrir quand bon me semble pour y parcourir deux ou trois pages. Je fais la même chose avec quelques autres auteurs dont Jean Follain et Guy Goffette, par exemple.
Mais bon, chacun fait comme il lui plaît, n'est-ce pas ?
:)


Clarinesse 27/11/2009 20:45


Mais, euhh ! C'est malin, ça. Me v'là bien avancée. Du coup, c'est le stock de ma librairie préférée qui a choisi à vot'place, et le titre qui m'a tapé dans l'oeil : ce fut "La vengeance de la
pelouse."
Mince, j'ai oublié de prendre Jean Follain et Guy Goffette, du coup. Tant pis, repasserai une autre fois.



madame de K 26/11/2009 18:35


Commence par le commencement ! "l'homme aux cercles bleus" je crois, à vérifier...


Clarinesse 27/11/2009 20:39


Ca y est, c'est acheté ! Merci du conseil.
(Euh : et par chez toi, a y est, ai fait mon introspection et autocritique : répondrai plus à la maîtresse, promis. Serai sage, désormais. :)


madame de K 26/11/2009 08:18


Si ça ne tenait qu'à moi, tu pourrais bien rajouter un trait sous Vargas ;-) mais je ne sais pas si mon avis compte, je ne déteste pas les polars ;-)))
Quant à moi, j'ai mis Brautigan sur ma liste de bibli. Je me suis régalée de ton compte-rendu de lecture et les commentaires m'ont achevée !


Clarinesse 26/11/2009 18:13


1°) Ravie de t'avoir lancée (en cela bien aidée par de bons guides) sur la piste d'un nouveau plaisir littéraire.
2°) Mais bien sûr que ton avis compte ! C'te idée !! En plus, aujourd'hui, au boulot, on m'a encore vanté Vargas. Alors le quota de 4 traits étant atteint, m'en va l'acquérir.


Brigitte giraud 26/11/2009 00:05


Quelqu'un dit, tout n'est pas bien mais j'ai tout aimé quand même. Ben moi aussi et c'est une espèce de mystère... "Il pleut en amour" n'est pas exempt de facilités, mais c'est un livre que j'aime
quand même, à cause de cette mélancolie, de ce qui vient et touche quand même, va savoir...
En revanche, je ne commmais rien de fred vargas, mais depuis qu'on m'en a passé un, mon compagnon e trois temps d'avance , il en a acheté trois autres, dévorés et il ne tarit pas d'éloges...
Moi, je usis toujours avec ahlam Mostaghanemi , cette écrinain (vaine) d'expression arabe et je trouve ça magnifique... Bonne nuit, clari. Tiens va sur mon blog et tu verras ce "make brigdes not
walls" si ça te dit de faire circuler à ta façon, oui, ç ta façon...


Clarinesse 26/11/2009 06:22


1°) Sur Brautigan : eh bien, ravie de vous voir d'accord. Il y a comme ça des âmes dont la beauté n'est même pas entravée par les petits défauts de style. Vais devenir membre du club, ça va pas
tarder.
2°) Pour Fred Vargas, bon, je souligne le nom dans la liste d'attente.
(Une recommandation : j'inscris ; deux recommandations : je souligne.
Au bout de trois traits, j'achète, et de quatre, je lis.
Oui, suis super méthodique, comme fille. Ca se voit pas ? Nan ? Même pas à travers l'admirable régularité pendulaire des billets d'ici ? Bon, j'ai dû me tromper d'adjectif, alors.
3°) Quant aux "make bridges, not walls", oui, vu chez toi.
La formule est très belle, l'idée aussi. Et sur 'essentiel, j'adhère.
Néanmoins, le problème est complexe, et il y a beaucoup à dire. J'ai toujours un peu de mal avec les slogans, vu qu'ils simplifient un peu quand même. (C'est leur rôle, forcément.)
Mais c'est justement sur le sujet que j'avais écrit dans le journal du coin un petit article (un peu inspiré de celui de Télérama, qui mettait justement en perspective la chute du mur de Berlin et
la construction de tant d'autres), mais combiné avec d'autres thèmes, par les miracles de l'étymologie, cette superbe machine à dépasser les mots.
Tiens, le mettrai peut-être en ligne, du coup.


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3°) - Métaphore et crie-toi. (d'après Luc)

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