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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 11:38



Sur les conseils avisés que me donnèrent quelques lecteurs – blogueurs (dont Brigitte Giraud)  l’hiver dernier, je profitai de l’été pour me jeter sur La Route, de Cormac McCarthy.
L’une des plus fortes émotions littéraires sur papier de cette année.
Je ne me souviens pas avoir lu plus bouleversante expression de l’amour m/p/aternel . Cette puissance animale qui vous fait invoquer, la main sur un front brûlant, toutes les forces de l’univers pour lui interdire, jamais, de s’en prendre au vôtre, de chaton, quel que soit le chaos alentour.

Extraits :
« Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d’une bête de granit. » (p9)
« Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. » (p16)
« Ni l’un ni l’autre n’avaient prononcé un seul mot. C’était la journée parfaite de son enfance. La journée sur laquelle modeler les jours. » (p18)
« Les nuits étaient longues et sombres et froides plus que tout ce qu’ils avaient connu jusqu’à présent. Froides à faire éclater les pierres. A vous ôter al vie. Il serrait contre lui le petit qui grelottait et il comptait dans le noir chacune de ses fragiles respirations. » (p19)
« C’est mon enfant, dit-il. Je suis en train de lui laver les cheveux. […]. C’est mon rôle. Puis il l’enveloppa dans la couverture et le porta auprès du feu. […] Du pied, il dégagea les emplacements dans le sable pour les hanches et les épaules du petit à l’endroit où il allait dormir, et il s’assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une antique bénédiction. Ainsi soit-il. Evoque les formes. Quand tu n’as rien d’autre, construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle. […]
Il écoutait. Le petit ne bougeait pas. Il s’assit à côté de lui et caressa ses pâles cheveux emmêlés. Calice d’or, bon pour abriter un dieu. S’il te plaît, ne me dis pas comment l’histoire va finir. » (p71)
« Au bout d’un moment, l’homme l’entendit qui jouait. Une musique informe pour les temps à venir. Ou peut-être l’ultime musique terrestre tirée des cendres de ruines. L’homme s’était retourné et regardait. Perdu dans sa concentration. Triste et solitaire enfant-fée annonçant l’arrivée d’un spectacle ambulant dans un bourg ou un village sans savoir que les spectateurs ont tous été enlevés par des loups. » (p74)
«  Il essayait de trouver quelque chose à dire, mais il ne trouvait rien. Il avait éprouvé ce sentiment-là avant, au-delà de l’engourdissement ou du morne désespoir. Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement, les noms des choses qu’on croyait être vraies. Plus fragiles qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu ? L’idiome sacré coupé de ses référents et de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver la chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu. » (p83)
« … L’idée qu’il pût y avoir quelque chose par rapport à quoi opérer une correction. Son intelligence le trahissait. Des fantômes dont on était sans nouvelles depuis un millénaire qui s’éveillaient lentement de leur sommeil. Rectifier par rapport à ça. Le petit ne tenait plus sur ses jambes. Il demandait qu’on le porte, trébuchant et articulant à peine, et l’homme le souleva pour le porter et le petit s’endormit instantanément sur ses épaules. Il savait qu’il ne pourrait  pas le porter loin.
Il se réveilla allongé sur les feuilles dans l’obscurité des bois, secoué de violents frissons. Il se redressa, cherchant à tâtons autour de lui pour trouver le petit. Il gardait la main sur les côtes décharnées. La chaleur et le mouvement. Le battement du cœur. » (p107)
« Il resta allongé là un bon moment, puisant et portant l’eau à sa bouche une main à la fois. Rien dans son souvenir nulle part de n’importe quoi d’aussi bon. » (p112)
«  Les nuits étaient mortellement froides et d’un noir de cercueil, et la lente venue du matin se chargeait d’un terrible silence. Comme une aube avant une bataille. La peau du petit était de la  couleur d’une bougie et presque transparente.
Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir, mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi, mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté.
Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. » (p119)
« Dix mille rêves dans le sépulcre de leurs cœurs passés au gril. Ils continuaient. Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue. » (p241)
« Il restait allongé les yeux fixés sur le petit près du feu. Il voulait être capable de voir. Regarde autour de toi, dit-il. Il n’y a pas dans la longue chronique de la terre de prophète qui ne soit honoré ici aujourd’hui. De quelque forme que tu aies parlé tu avais raison. » (p245)
« Dans ce couloir froid ils avaient atteint le point de non-retour qui, depuis le commencement ne se mesurait qu’à la lumière qu’ils portaient avec eux. » (p247)

Le reste est dans le livre.


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Published by Clarinesse - dans Citations fascinées
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commentaires

Luna 23/05/2011 09:54



"La route" est vraiment un livre très étonnant. QUand je l'ai ouvert, je m'attendais à tout sauf à ça... Il est étrange et dérangeant, mais se lit très facilement. C'est le genre de livre qui
nous encourage à nous poser des questions. Je je peux pas dire que c'est une belle histoire, mais l'idée est là... (j'espère que tu comprends ce que je veux dire !)
Le pire dans "La route", c'est que Cormac McCarthy joue sur l'anonyme : on ne connait pas le nom des différents personnages, mais on est terriblement touché par eux. C'est comme regardé un JT, on
ne connais rien d'eux, mais on aimerait pouvoir les aider, mais c'est impossible...
A lire !

D'ailleurs, si ça t'intéresse, je viens de publier mon avis sur "la route" sur mon blog.
Joli article, je reviendrais ;)
Bonne continuation !!



dominique boudou 17/10/2009 17:28


Un roman puissant en effet, effroyable, mais ne sommes-nous pas menacés par le pire !


Clarinesse 18/10/2009 22:11


Oui, et c'est bien cela qui est puissant dans ce genre de la science fiction qui n'a jamais été ma tasse de thé (ou devrais-je dire ma cannette de Cô-ca ?) : la métaphore de notre propre société,
ici souvent visionnaire.


Slevtar 16/10/2009 20:26


Commande est passée.
En échange, rien à voir avec le sujet et cela date un peu (2005), mais Un goût de rouille et d'os, de Graig Davidson, vaut de s'y attarder pour qui ne craint pas le format Nouvelles et le goût de
la sueur quand ce n'est pas que la peau qui transpire.


Clarinesse 18/10/2009 22:09


"Quand ce n'est pas que la peau qui transpire." Fort programme.
Quote (à peu près) " J'adore la limpidité de ceux qui savent écrire quand ils s'adressent à ceux qui savent lire." Unquote. ;)
Le titre aiguise l'appétit (de lecture, seulement, n'allez pas en déduire d'étranges moeurs gustatives...)


madame de K 14/10/2009 11:41


Un ami m'avait également conseillé ce livre. Le jour où je suis allée à la bibli, il était sorti. Je me suis dit "essayons ma chérie (oui même in petto je m'aime ;-) un autre livre de cet auteur
que tu ne connais pas". C'est comme ça que je suis tombée sur "un enfant de Dieu", histoire amorale, nauséabonde et gerbante d'un mec qui assassine des femmes pour copuler avec leur cadavre. Ca m'a
coupé à tout jamais l'envie de lire cet auteur...


Clarinesse 14/10/2009 22:09


Alors là, c'est vraiment pas de chance ! :(
Je ne connais pas le livre dont tu parles, et eu égard au sujet, n'ai guère hâte de faire sa connaissance. Je comprends parfaitement le dégoût qui peut en naître, même si je ne garantis pas que je
le partagerais à la lecture. Faudrait voir. Je pardonnerais à un auteur de damner mon âme pour une belle métaphore.
(Question subsidiaire : maizôfait, Le Parfum de Süskind, c'est pas non plus très jojo de ce côté-là, et pourtant, le récit demeure tout de même plutôt puissant, non ?)
Le conseil demeurera certainement superflu, mais franchement, La Route, c'est très, très bouleversifiant. Suffit que tu remplaces "le petit" par une de tes ch'tiotes, et voilà.
Et puis, de mon côté, ce n'est pas seulement la mère qui a été touchée, mais la bricoleuse : il y a tout un tas de petits détails relatés dans les gestes de la survie quotidienne qui me seraient
très familiers : réparer une roue du caddie qui transporte tous leurs biens, se fabriquer des chaussures de fortune, se tailler des pulls dans un vieux manteau, récupérer des bidons pour en
détourner l'usage ...
J'aime cela. Reconstituer de l'objet humain quand la civilisation qui les a engendrés a disparu.
Sans compter la vision politique et écologique de la société des hommes.

PS aparté : c'est marrant, quand je m'adresse à ma petite personne, c'est le plus souvent pour me remuer. Du coup, ça donne plutôt "Bon, la cocotte...", ou alors "ma pôv'fille, là, va falloir..."


noese cogite 14/10/2009 09:47


Un film américain a été tourné et sortira cet hiver je crois


Clarinesse 14/10/2009 21:50


Oui ! J'ai appris ça quelques jours après avoir fini le livre ! Zut, me suis-je d'ailleurs dit.
Va falloir que je trouve le courage de ne pas le regarder pour ne pas désenchanter le roman. Pas gagné...


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