Chers lecteurs assidus, peut-être vous dites-vous déjà : « Tiens, mais pour une fois, elle est à l’heure, elle
fait son papelard le jour J ! » Eh ben non, elle est en retard, comme d’habitude.
Car savez-vous, toujours aussi chers (depuis la première ligne, ça n’a pas changé) lecteurs débonnaires que si l’Europe entière célèbre l’armistice le 8 mai, c’est pour obéir à un caprice de
Staline, qui tint absolument à ce qu’une seconde capitulation soit signée à Berlin et remise entre les mains de son Armée Rouge à lui qu'il a ?
Non content d’avoir privé des millions de ses compatriotes de la vie et de la liberté dans ses goulags où il offrait avec la prodigalité des grands princes le gîte à courant d'air
et le couvert ébréché, l’activité physique et la rééducation mentale, il priva aussi la cité des sacres de l’occasion de figurer dans les livres d’histoire pour autre chose que pour son vin
qui pique et son huile qui oint les fronts royaux.
Parce que l’authentique, la véritable Reddition, c’est à Reims, la veille, entre les dernières heures de la nuit et les premières du jour qu’elle fut signée et remise entre les mains
d’Eisenhower.
Il faut dire qu’une semaine exactement après le suicide de son Führer, le Troisième Reich décapité et exsangue avait perdu sa foi et son prophète, et plus guère ni les moyens ni les raisons
de continuer à entretenir sa fureur.
Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête de ceux qui assistent à ces jours sonnant la fin d’un enfer.
Peut-être leur est-il délivré une révélation, comme s'il leur était donné de contempler le Saint Graal ? Toujours est-il qu'une certaine lucidité leur échoit en partage.
Ainsi Clemenceau, tout tigre qu'il fût, n'en avait-il pas moins compris dès 1918 que l'humiliation du Diktat portait en germe la revanche de l'horreur suivante, et que la guerre était décidément
une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires. Ainsi aussi Eisenhower, tout républicain qu'il fût toujours resté, reconnut-il dès son accession à la présidence des Etats-Unis, que le
lobby militaire américain exerçait une telle pression sur le gouvernement que la guerre ne pouvait être que la ligne directrice de la diplomatie américaine, pour paraphraser le titre du
livre de Noam Chomsky dont la citation est extraite : "De la guerre comme politique extérieure des Etats-Unis."
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