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27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 23:44
Prologue :
L'autre soir, comme tout soir, je me penchais sur la baignoire où barbotait Pierre le petit.
Et s'y penchaient aussi deux anglaises, surplombant les continents de mousse à la dérive sur l'océan de la bassine bleue. Deux anglaises, certes, mais nous n'étions pas quatre pour autant, dans cette salle de bain.
Seulement, il se trouve que le sort ayant affublé sa maman d'une tignasse tire-bouchonnant, petit Pierre aime parfois s'y emmêler les doigts lorsque l'inclinaison des protagonistes le permet.
Or ce jour-là, temps pluvieux aidant, ce n'étaient même plus des anglaises, mais de vrais rouleaux où l'on aurait juré voir des bigoudis oubliés, tant ça tire-bouchonnait.
"On dirait deux petites jambes en ressorts", s'exclama petit Peter, inspiré probablement par une réminiscence zébulonesque. Et voilà posées les prémisses d'une histoire à la structure aussi répétitive qu'une musique de Philip Glass, et qui, non sans quelque surprise, lui arracha des éclats de rire redoublant à chaque épisode. Comme quoi, les capacités à se représenter concrètement les choses narrées sont à cet âge telles que leurs petites cervelles doivent être peuplées de joyeuses foules bien bigarrées.
Fort juste, mon fils, lui répondis-je doctement. Connais-tu d'ailleurs l'histoire de Cotillon Tire-Bouchon ? Non ?

Corps du récit : (en vous priant de l'excuser pour sa monstrueuse et torrentielle excroissance. Z'avez le droit de passer la monotonie jusqu'à la conclusion.)

Cotillon Tire-Bouchon était un petit bonhomme toujours pressé et plein d'entrain, qui se hâtait sans cesse sur les chemins. Cela lui était aisé, puisqu'à chaque pas, ses petites jambes à ressorts le faisaient rebondir gaiement : "Chtoing, Chtoing." Fort guilleret, il allait ainsi de ville en ville, par monts et par vaux.
La seule chose qui chagrinait un peu Cotillon Tire-Bouchon, c'était qu'il n'avait que deux jambes. Qu'il n'était que deux jambes. Ni corps, ni bras, ni mains. Et de tête, point non plus. Certes, pour voyager, c'était pratique : nulle perte d'énergie, un pur moyen de locomotion. Mais il ne pouvait rien voir de ce qui bordait son chemin, rien entendre. Il n'était qu'un mouvement perpétuel rebondissant, un empressement fait chair, une Rollex à pattes. Alors il se dit que tout de même, il lui faudrait un jour acquérir ce qui manquait encore à sa silhouette.

Pour remédier à ces funestes* carences, il décida donc d'acquérir ce qui lui manquait tant et se rendit au village le plus proche, où c'était jour de marché. Il s'approcha d'abord du marchand  de corps :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter un corps, s'il vous plaît.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Un tout rond ? Un bien carré ? Un long et fin ?
- Euh, je ne sais pas. Un tout rond, par exemple.

Et il s'en alla, son emplette sur ses pattes, chez le marchand de mains :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter une main, s'il vous plaît.
-Ah non, répondit celui-ci.
Un peu interloqué par ce premier refus, Cotillon se demanda bien pour quelle raison ce marchand-là ne voulait pas marcher.
Je ne les vends que par deux, et bras et mains compris. C'est un lot. Indispensable et non négociable.
- Bon, bon. Cotillon, qui n'était pas contrariant, se trouva un peu déconcerté par cette réponse abrupte superflue : il n'avait pas besoin qu'on lui pointe les "i" aussi sèchement pour obtempérer.
Radouci par une docilité si manifeste, le marchand lui demanda :
"- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Des mains de pianiste, fines et blanches, délicates et fragiles comme les ailes d'un papillon ? Des mains de charpentier, rudes et solides, habiles et rassurantes, qui savent tenir et saisir, façonner et sentir ?"
Ne le laissant pas finir son énumération, Cotillon Tire-Bouchon choisit sans hésiter les mains de charpentier, tant elles lui semblaient en harmonie avec ses pieds qui depuis toujours foulaient le sol, en sentaient la résistance, y puisaient leur énergie.

Galvanisé par cette trouvaille, il se rendit alors chez le marchand de cous :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter un cou, s'il vous plaît.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Un cou de cygne, un cou de taureau ? Un coup de Trafalgar ? Un coup de grisou ?
Un peu perplexe, Cotillon Tire-Bouchon n'osait guère poser de questions, tant il avait peur de montrer son ignorance. Un cou de cygne ou de taureau, il voyait à peu près à quoi ça pouvait ressembler, mais un coup de Trafalgar, non, vraiment. Il opta donc pour un cou de cygne, se disant que c'était certainement ce qui l'encombrerait le moins dans ses pérégrinations.

Un peu plus loin, le voilà s'adressant au marchand de têtes :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter une tête, s'il vous plaît.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Car il y en a beaucoup, vous savez. "Quot capita, tot sensus" fit-il pour impressionner le chaland et faire grimper le prix. Une tête de linotte ? Une tête de bois ? Une tête de Turc ? Une tête bien faite ? Une tête bien pleine ? Une tête brûlée ? A ces mots, Cotillon frémit et faillit s'enfuir à toutes jambes. Après tout, qu'avait-il à faire d'une tête ? Un mauvais pressentiment lui fit songer que cette innovation là ne lui apporterait que du tracas. Mais son projet était arrêté. Coûte que coûte, il complèterait son schéma corporel. Il opta donc pour une brave tête, un peu ronde elle aussi pour ne pas trop dépareiller, un peu rose, une bonne tête de moujik.

Il continua son parcours chez le marchand de bouches :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter une bouche, s'il vous plaît.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Une fine ? Une épaisse ? Une pincée ? Une bavarde ? Une muette ?"
Là, curieusement, sans hésiter, allez savoir pourquoi, il choisit la bavarde.

Poursuivant son marché, il s'arrêta chez le marchand de nez :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter un nez, s'il vous plaît.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Un nez d'aigle ? Un groin de cochon ? Un museau de musaraigne ?"
Bof. Aucun de ces modèles ne lui plaisait. Non, il en voulait un tout simple. Un peu rond, un peu rose, mais pas rouge. Et un qui ne s'enrhume pas trop, si c'était possible. Bien sûr, le marchand avait ça en stock. Il avait tout à vendre, pourvu qu'on le lui achète.

Ce fut ensuite le tour du marchand d'oreilles.
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter une oreille, s'il vous plaît.
- Ah non, répondit celui-ci." Allons bon, encore un refus ! Etait-il lui aussi un adepte du système binaire ?
"Je ne les vends que par deux. C'est plus pratique pour garder l'équilibre. Et en plus, vous pouvez savoir d'où vient ce que vous entendrez.
- Bon, bon, alors mettez m'en une paire.
- Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Des oreilles d'âne ? Des oreilles d'éléphant ? De souris ? Des oreilles avec un joli pavillon en colimaçon ?
- Oui, voilà, c'est cela même, celles-ci, les dernières," fit Cotillon Tire-Bouchon qui ne se risqua pas à répéter cette expression amusante mais néanmoins mystérieuse.

Et Cotillon termina sa promenade par le marchand d'yeux :
"Bonjour, monsieur le marchand, je voudrais acheter un oeil, s'il vous plaît.
- Ah non, répondit celui-ci.
Et craignant de se voir rabrouer une nouvelle fois, Cotillon Tire-Bouchon anticipa :
- Ah, vous aussi, vous ne les vendez que par deux ? Eh bien mettez m'en une paire, je vous en prie.
Heureusement surpris de n'avoir pas à insister, le marchand poursuivit son ballet bien rôdé de questions :
-Fort bien, mais quel modèle désirez-vous ? Des yeux de chat ? Des yeux de lynx ? Des yeux de chouette ?
- Des yeux de chat, merci."

Enfin au complet de lui-même, Cotillon Tire-Bouchon s'éloigna, ses mains toutes neuves battant les airs, ses yeux tout neufs n'en finissant pas de s'émerveiller du bleu du ciel et du vert de l'herbe, ses oreilles sensitives n'en revenant pas de la beauté du chant des oiseaux. Et il se demanda comment il avait pu faire pour garder son allant pendant si longtemps, pour avoir traversé ces forêts et ces champs si souvent sans jamais rien y voir ni entendre, comme si rien n'existait d'autre qu'un espace vide à réduire, que le temps à tuer, que la distance à annuler, que le trajet à terminer, sans souvenir de par où il passait. 



 Avertissement rétrospectif au lecteur :
Et vous êtes priés de passer sur la totale incohérence de l'histoire, puisque son absence de tête et de sens ne l'empêche pas de soliloquer et de se diriger. Merci d'avance
Mais après tout, qu'en savez-vous ? Peut-être était-il équipé d'un GPS télécommandé ?
Quant à l'aspect "fable capitaliste" où l'on achète des corps comme des hôtels au Monopoly, où l'on choisit son phénotype comme dans le laboratoire d'Eugénie Génétique, euh, certes, c'est un brin gênant. Rien à dire pour ma défense. Sinon une totale absence de préméditation dans l'invention de ce truc.
C'est encore plus grave, docteur ?

(* et de 3)

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Published by Clarinesse - dans Enfantillages
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commentaires

Zoridae 05/03/2009 08:51

Les deux Anglaises est aussi mon film préféré de Truffaut. Je ne sais combien de fois je l'ai vu et revu...J'ai adoré ton histoire, que j'ai trouvé aussi, je ne sais pourquoi, un brin inquiétante. Je pensais que tout cela terminerait mal... Maintenant il faudrait une suite, je voudrais bien savoir ce que vont donner tous ces accessoires mis ensembles... Les mains de charpentier et les yeux de chats, le cou de cygne et les jambes à ressorts, ça ne peut que donner un tas d'aventures palpitantes... Avron a raison, tu as là le point de départ d'une belle histoire pour enfants !

Clarinesse 08/03/2009 22:46


1°) "Les deux Anglaises est aussi mon film préféré de Truffaut. Je ne sais combien de fois je l'ai vu et revu..."
Ah bon ? Pareil, quoique ça fasse des années maintenant que je ne l'aie pas revu.
Quand on aime, on ne compte pas. J'ai une capacité de batracien derrière la vitre de son aquarium à regarder sans me lasser le même film (ou relire le même livre ou les mêmes lettres). Le dernier
opus dont je me sois entichée, j'ai dû le voir quasiment tous les soirs pendant deux mois à peu près. Hum... Depuis, ce sont les blogs qui ont pris le relais au rayon des addictions, mais je suis
en pleine cure de désintoxication.

2°) Et pour la petite histoire, merci. Comme le souligne ton inquiétude à sa lecture, elle manque terriblement de chute : ce n'est vraiment qu'une ébauche sans structure autre qu'énumérative et
sans progression.
PS ! Si je puis me permettre, une fois écrite, elle m'a fait songer à votre "bonhomme-doigt"...


Brigitte giraud 04/03/2009 00:31

En fait, t'as pas mal de préférés chez Truffaut... Faut dire que c'est un grand. Moi, j'avoue un faible pour "L'homme qui aimait les femmes", avec l'époustouflant Charles Denner. Mais est-ce bien de lui ? J'ai un doute affreux à présent. Bon alors dans le doute, je citerai 'L'enfant sauvage", avec l'époustouflant Truffaut himself.Dominique biche ! Mais bien sûr que le début m'avait évoqué ces deux romantiques !!! Seulement, pchitt ! arrivée au bout de ton texte, la référence ne pouvait plus s'écrire, réfugiée déjà au fond de ma mémoire aussi laiteuse que la peau de ses donzelles...

Clarinesse 04/03/2009 09:01


"L'homme qui aimait les femmes", (bien de lui, je crois aussi) je ne me rappelle pas l'avoir vu en entier, et si c'est le cas, c'était il y a longtemps. Juste quelques extraits il y a peu.
Mais j'oubliais "L'enfant sauvage" aussi, bien sûr.
Sinon, ravie de voir que l'allusion avait été saisie. :)


dominique boudou 01/03/2009 19:26

Deux anglaises et un continent. François Truffaut passe.

Clarinesse 02/03/2009 22:55



Yesss !!! Thank youuu !! Je commençais à me demander si elles allaient finir par émerger des brumes myopes de leur Albion natale, ces deux soeurs.
C'est le film de Truffaut que je préfère. Avec "La femme d'à côté", of course, because Ardant, et "Jules et Jim" dont c'est l'exact symétrique (et inspiré du même auteur, en plus)J'adore son
atmosphère un peu trouble.



Sylvaine 01/03/2009 16:10

D'abord j'ai crû que c'était l'histoire d'Otto Rhino du Larynx qui va chez le coiffeur...et je me rends compte que c'est beaucoup plus sérieux. Qu'un printemps opulent dévale lescouloirs, que la rosée s'assombrit et qu'une brise ailée bouffe des corolles...elle dissertedepuis la baignore de son fils et nous conconcte une suite à  Paulline. Sacrée Clairon y en a de cesguirlandes dans tes amphores...oui tu engendres et tu buvardes.

Clarinesse 02/03/2009 22:51


Je n'ose imaginer si j'engendrais autant que je bavarde. :) Qu'est-ce que ça grouillerait....Beuh...


Ayron 01/03/2009 10:21

"mais à écrire et à lire, c'est d'un fastidieux..." dites vous ? Mais le génie c'est 1% d'inspiration et 99% de transpiration, même sans salle de bains surchauffée...Vous fignolerez à une heure décente et remplacerez les accessoires bling bling, comme très justement suggéré par Mâme de K et ce sera encore mieux.En hommage à votre tirade sur le mérite des alexandrins enseignés aux adolescents à borborygmes (post précédent), voici les néologismes récupérés dans mes dernières corrections d'il y a à peine 10 jours : Renouvellage, Excessible, Maudique. Vous en avez la primeur, je ne les vois que demain et comme vous le savez, il faut de tout pour faire une classe...L'important est de leur laisser le cerveau dans l'état où on aurait aimé le trouver.

Clarinesse 02/03/2009 22:49


"L'important est de leur laisser le cerveau dans l'état où on aurait aimé le trouver."
Arfff !!! J'adoore. C'est exactement ça !! :)))

(Néanmoins, vous avez vu avec quelle lâcheté je décline toute responsabilité du billet suivant en vous en attribuant la source d'inspiration ? J'espère que vous me le pardonnerez.)



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