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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 00:22


Quand même, se disait Apolline. Qu’est-ce que c’est traître, une définition ! Vous êtes là, bien concentré, à tenter d’assembler tant bien que mal deux pierres sur votre muret, et vous vous apercevez que les sables au-dessous sont mouvants, et que le ciment aura beau être aussi compact que vous le voudrez, l’ensemble s’effondrera, sans aucun égard pour vos efforts.
Pire même. Vous avancez dans une prairie marécageuse, et pour assurer vos pas, vous jetez devant vous quelques branches en guise de pont flottant. Mais non, ce que vous preniez pour du bois, n’étaient que des reptiles fuyants qui enserrent vos chevilles et vous entraînent insidieusement tout au fond du marais. Rien de plus rassurant qu’un concept à l’abord. Rien de plus grouillant vu de près.

On lui avait pourtant bien expliqué, à Eve, que mieux valait ne pas y toucher, à ce fruit-là.
Ben non, elle est plus maligne que les autres, elle va réussir, elle, à définir l’indéfinissable. A se dépatouiller avec ce truc qu’elle évitait si soigneusement depuis longtemps. A circonscrire le feu. Un si joli joujou !
Certains, cracheurs de feu ou pyrotechniciens, y arrivent bien, à domestiquer la puissance des brasiers sans jamais s’en laisser dévorer. Pourquoi pas elle ? Mais non, elle, elle appartient définitivement à l’espèce de ceux qui ne sont pas fichus de frotter une allumette sans se brûler.
Et elle s'adressa à elle-même, avec la voix nochalamment métallique de Clint, cette réplique mémorable du Beau, la Bête et le Galant :
"Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui tiennent le chalumeau, et ceux qui s'brûlent. Toi, tu t'brûles."

Quoi c’est-y donc, l’amour, hein ? Nous sommes tous bien convaincus (en deux mots, aussi, mais je vous en prie) que le fait même de se poser la question est un contresens. L’amour ne se définit pas. Il se vit et se meurt, il s’éprouve ; il ne se laisse pas statufier dans des concepts aussi peu solides que lui.
Et pourtant, il faut bien essayer de se forger une boussole, de se dessiner une carte, dans ce pays du Tendre si escarpé.

Et au seuil de se perdre dans le delta des eaux immenses, le confort a un goût d’amertume. Rester au port. L’amour n’est jamais qu’un malentendu, un contretemps aléatoire, un pas de deux syncopé.
L’éphémère conjonction de deux élans, de deux univers qui jamais ne coïncident.
« Fuis-moi, je te suis. Suis-moi, je te fuis. » Amère tragédie.
Il y en a toujours un en manque de l’autre et qui s’étiole,
Et l’autre qui étouffe dans la soif du reste du monde.
L’un en manque et l’autre en trop.
Ne jamais attendre tout de l’autre.
Et renoncer à vouloir être son tout.
Non point posséder l’autre, et ne pas plus rêver de posséder tout ce dont l’autre rêve, d’être le tout de son idéal.

« L'amour, c'est un désir de possession en équilibre sur l'exigence de liberté. » avait-elle lu. Ou cru. Renoncer à ce démon qui hante tout amour désireux d’absolu. Ce poison mutant dont il faut trouver l’antidote chaque jour, qu’il faut combattre sans relâche pour l’empêcher de se muer en son contraire.
Mais la phrase ne dit pas si c’est désir de posséder ou désir d’être possédé(e). Non tant par l’autre que par la flamme qui naît de ce désir, comme on dit possédé par le diable, Lucifer, le porteur de lumière.
Et possession n’est pas propriété. Empêcher à tout prix que sa force ne se fige en état. En contrainte.
Non, non, il s’agit bien plutôt de se laisser déposséder de ses frontières, de laisser fondre ses limites. De perdre ses contours, de perdre consistance et résistance.

Et laissant son regard divaguer sur les lignes ondoyantes des mots, elle se laisse peu à peu dissoudre, à son corps si peu défendant, dans la fusion des éléments. Des ailes amantes. Se laisser habiller par les mots. Se dévêtir en quelques phrases.
Non, non, point de malentendu. Un ballet aquatique, une nage harmonieuse, une compréhension de chaque seconde, où nul regard n’est perdu, où chaque mot est dit et entendu, où le moindre frémissement est perçu, accompagné ou apaisé.
Une danse du sens, une danse des sens, un ballet où nul ne guide et nul ne suit. Comme ces bancs de poissons nageant tous à l’unisson, guidés par la seule vibration de l’eau. Comme ces nuées d’étourneaux déployant dans le ciel rose du soir de ces chorégraphies parfaites et tournoyantes. Point de concertation, nul besoin de délibérer, de discutailler. Sentir ensemble le même remous de l’eau, de l’air, et s’y glisser, sans se heurter, d’un même élan.

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Published by Clarinesse - dans Errements narratifs
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commentaires

semaphore 07/01/2009 22:18

"l'amour sans philosopher ,
c'est comme le café, très vite passé" chantait Gainsbar...je pense au Banquet, où Socrate et ses disciples à mots couverts dans leur brillantes théories sur l'amouuur...nous laissent entendre aussi les enjeux d'une séduction entre certains convives...

Je pense aussi à cette citation de Gainsbourg pas très optimiste
"en amour il en a toujours un qui s'ennuie et l'autre qui souffre"

...et la définition de Lacan
"L'amour c'est quelque chose que l'on a pas que l'on veut offrir à quelqu'un qui n'en veut pas"...
avec de telles propositions...
et puis une autre
"il en est du grand amour comme des esprit tout le monde en parle et personne ne l'a jamis vu"! écrivait La Rochefoucault

puis il ya Christian Bobin
"On n'apprend que d'une femme.
On apprend de l'ignorance où elle nous met quant à nos jours quant à nos nuits. Le temps passe. la durée amoureuse n'est pas une durée. le temps passé dans l'amour n'est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce"
la part manquante p. 64, folio
et puis surtout merci pour votre texte à vous,
oui, au risque de se perdre!...de perdre ses frontières

Clarinesse 08/01/2009 00:56


Grand merci de toutes ces définitions. Celle de Lacan, si bien vue; et celle de Gainsbourg
"en amour il en a toujours un qui s'ennuie et l'autre qui souffre"
Oui, c'était l'idée, et c'est si souvent vrai !
Et celle de Bobin, forcément ! Je suis toujours scotchée par le génie de la simplicité lumineuse de ce type-là.


Slevtar 06/01/2009 22:42

Un texte, Clarinesse, à mettre entre toutes les mains, comme aussi nombre de commentaires ci dessus !
On y va tous de son petit ou grand "a" devant ses petits ou grands "M", prononcés -c'est selon- aux petits matins que font les grands soirs, ou sur le fil d'un jour à recommencer, mais toujours finalement, même au plus noir de soi, dans l'idée que ce mot demeure la plus belle définition à ne pas trouver. Comme si l'amour ne pouvait être qu'inachevé ou rien. Qu'enfin, on n'a pas la réponse.
Si je devais faire un voeu, ce serait celui là.

Clarinesse 08/01/2009 00:51


"aux petits matins que font les grands soirs, ou sur le fil d'un jour à recommencer".
Yesss ! Et merci, très touchée de votre message et passage. Oui, les commentaires sont plus riches que le texte. Rêve de blogueur... Jeter sa ligne avec un asticot et récolter tout plein de
beaux poissons d'argent.


Désirée 05/01/2009 15:57

Il s'est écrit tant de choses belles sous ton billet Clarinesse que je ne vois pas ce que je pourrai rajouter. A part que le "pot-au-feu/boeuf mironton" ça peut aussi être fort goûtu. Que j'ai l'air un peu cruche avec mes 19 ans de mariage soudain et que pourtant, au bout de tout ce temps on ne s'est ni l'un ni l'autre dessécher comme des momies, qu'on a toujours l'oeil vif et le poil brillant et que l'on aime s'ébattre dans le trèfle et le serpolet (éloignez les enfants de l'écran ça devient gore). Que l'amour qui dure ça peut être autre chose que la caricature de la passion, que ça peut être un grand feu vif plus beau, plus long qu'un feu de paillasse. Que je ne possède rien, ni mon mari chéri, ni mes enfants, et que je ne les laisse pas me posséder non plus. Que l'amour peut être très beau, très solide, si on lui fait de la place, si on lui laisse toute la place. Non?

En tout cas, c'est un chouette texte Cla, il y a de quoi gamberger jusqu'à la fin des temps. Curieux comme les gens sur les blogs se posent cette question de l'amour en ce moment...

Clarinesse 08/01/2009 00:46


Tu ne savais peut-être pas quoi rajouter, mais ton "témoignage" (V'là que j'me prends pour Delarue, maintenant) est infiniment précieux à notre enquête. Et je le pense vraiment, si, si !


Sylvaine 05/01/2009 12:23

Tiens revoilà un chiffre 7 !!!!
La syncope à contretemps me met dans le rythme
Je ne trouve de l’équilibre que dans la dépossession.
L’abandon est comme une voix sans cordes
Le partage est à la glu ce que l’enclume est au fer
Le sang se mélange mal faute de rhésus positif
La chaleur braille comme des éclairs qui scindent le supplice
Aimer à en mourir est un suicide à retardement.
Apolline, Apolline sommes-nous si triste d’aimer
Ou sommes-nous tristement aimées.
Dans ma quête, je reviens toujours à Orphée et Eurydice
Pas de Merlin, pas d’Arthur ni de « Genièvre »
Je conclus en disant que seuls mes sens me troublent encore
Et apportent encore un peu désirs aux fulgurances de mes transes.
Wow : http://www.mediadico.com/dictionnaire/lecture.asp/definition/FULGURANCE/parle

Clarinesse 08/01/2009 00:41


"Aimer à en mourir est un suicide à retardement." C'est pas faux, comme dirait Perceval.
Amor à mort, toujours. Et ton Orphée et Eurydice, oui, comme s'il fallait l'absence pour faire chanter la corde de cette lyre-là. Et c'est triste.


Arthémisia 05/01/2009 07:25

> Clarinesse: Je te comprends très bien et sais que sous le pot au feu il puisse y avoir longtemps le feu.
Cuisine extrémement exceptionnelle, reconnais le, non?
Je ne donne pas de définition, mais je fais un constat sociétal...et j'essaie de le faire de façon objective. La durée, le longtemps...oui,oui, cela ne fait pas partie de ce qui se présente à mes yeux. Mais il faudrait peut être que je consulte....un ophtalmo (!)

Clarinesse 08/01/2009 00:38


"Que sous le pot au feu il puisse y avoir longtemps le feu." Tout est dit dans ta métaphore. nul besoin d'en rajouter. Si, si, elle existe, cette complicité de toute une vie, et bienheureux sont
ceux qui la connaissent.


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