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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 00:21

 

 (Retranscription approximative de lettres du peintre Fernand Léger écrites depuis le front de la guerre de quatorze, lues au théâtre par Jacques Gamblin.)

 

Un champ de bataille déserté à Douaumont, non loin de Verdun. La terre y est remuée sur trois mètres de profondeur et sur des kilomètres carrés. Rien, absolument rien de vivant ne subsiste. Pas une fleur, pas un arbre, pas un oiseau. Pas un homme. Plus même un morceau de bois. Pour transporter les blessés, les brancardiers utilisent des jambes de cadavres encore bottées en guise d’armature. Y séjourner pourtant. S’abriter dans un trou d’obus : statistiquement, il est très rare que deux marmites tombent au même endroit. Mais par temps de pluie, les éviter absolument : les parois de glaise rendent toute remontée impossible au soldat isolé et en font un noyé à coup sûr.

Chercher dans la glaise un endroit où la concentration en morceaux humains est plus faible. On n’enterre plus les cadavres depuis longtemps. Le pilonnage suivant les déterre aussitôt. Se retrouver, malgré tout, à voisiner avec une main, un morceau de crâne. S’y résoudre. Y planter sa cape en guise de toile de tente. Dans la boue parfaitement remuée, le seul point fixe où accrocher ses affaires, ce sont les pieds d’un soldat qui dépassent de la terre. Une patère comme une autre.

 
Et l'on y voit un nouveau groupe d'hommes en train de creuser une nouvelle tranchée, pour de nouveaux combats, au même endroit, exactement au même endroit déjà saturé de cadavres.


Ce qu’il y a de fascinant, c’est la merveilleuse rationalité de cette guerre où tous les moyens de tuer sont rassemblés, de la plus traditionnelle baïonnette à l’implacable puissance des plus modernes : marmites, gaz,… Tant d’hommes au kilomètre carré, tant d’obus à la minute, tant de tonnes de chair hachée par heure. C’est parfait, c’est carré.

 

Et ces paysages ! Pour un peintre cubiste, c’est épatant. Y a qu’à copier ce qu’on voit. Aux abords de Douaumont en ruines, le point culminant est cet arbre mort au sommet duquel s’est accrochée une chaise. On le prendrait pour un fou, celui qui oserait peindre cela !

 

 Et t’écrire, t’écrire, à toi, à l’arrière, ce qu’on voit quand on ne peut pas le peindre. Ecrire pour ne pas devenir dingue. Pour ne pas crever. Noircir des lettres et des lettres, compulsivement, pour ne pas hurler de terreur. Vous tous qui êtes à Paris, que savez-vous de la vie ? Que savez-vous des minutes de vie que vous laissez perdre ? Que savez-vous de ce qu’est une chaussette, un bouton, un briquet ? Moi, je sais, moi, je sais ce que c’est. Je saurai les regarder, quand j’en reverrai.

 

Ce qui me scie toujours, c’est qu’il ait pu en revenir un, un seul, qui ne soit pas fou, profondément fou.

Et pourtant, à les lire, ceux qui n’en ont plus parlé jamais, on comprend l’inconcevable capacité d’adaptation de la nature humaine, ce formidable pouvoir du verbe et de l’œil. Fixer un détail de son regard distancié de peintre pour ne pas s’étouffer dans le chaos total. Ecrire et voir pour demeurer debout, malgré tout, dans la boue. Le verbe recréateur, une plume contre l’acier, combat d’ondes contraires.  


Oups, j'allais oublier : joyeux Noël ! Vous reprendrez bien un peu de foie gras... Non, vraiment ?
Non, non, ne me remerciez pas, votre cholestérol s'en chargera.
Quand même, aucun sens de l'à propos, celle-là.
Même pas prémédité, en plus. Voulais faire un texte sur l'amûr, pas sur la guerre,
et v'la-t-y pas que les tranchées se sont imposées.
Va  comprendre...

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Published by Clarinesse - dans Citations fascinées
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commentaires

brigitte giraud 27/12/2008 10:52

Ah Gamblin, j'adore ! C'est fou, n'est-ce pas, comme les choses nous échappent parfois... Noël sous les bombes ! Que la fête commence !

Clarinesse 28/12/2008 01:13


Toi aussi ? Va falloir ouvrir un fan club ! :) C'est vrai qu'il émane de lui une rayonnante fragilité, un dénuement dans la sensibilité, une façon confiante de laisser vibrer son regard et sa voix
dans une lumineuse simplicité qui laisse désarmé(e).
Et Noël sous les bombes : puisse ce temps ne jamais revenir ! 


martin 26/12/2008 12:10

Mon Papy, quand il est revenu de la guerre et de son camp de Sibérie, il savait plus dire les choses avec des mots. Longtemps après, tout ce qu'il disait c'est qu'on le croirait pas. Je me souviens de son regard perdu si loin dans ses souvenirs et des larmes qu'il retenait. La guerre, il a passé le restant de sa vie à la refaire, à la refuser, à tenter vainement de l'oublier...

Clarinesse 26/12/2008 21:30


Un camp de Sibérie ? Pendant la Seconde, alors, non ? Un camp de prisonniers militaires ? ...
Oh my God ! Un Konzentrationslager (non, pas en Sibérie, si ?)  ou un goulag ?

Pour le fond, oui, tout cela est aussi indicible, "inénarrable" qu'inoubliable. (C'est effrayant ce que les mots peuvent perdre de leur force ! "Inoubliable" un spectacle bien ficelé, "inénarrable"
une bonne plaisanterie. Et pourtant, c'est bien cela.)
Je n'ai personnellement connu aucun poilu, pour ma part. Les hommes meurent jeunes, dans la famille. Joyeuse tradition. Seulement un oncle qui, enrôlé parmi les "Malgré nous" dans l'armée allemande
durant la Seconde, fut envoyé sur le front de l'Est et passa une bonne partie de la guerre dans un camp de prisonniers soviétique. Très sympa aussi.
PS : me fait penser à un vieux billet, ici, sur le même thème de cette stupéfiante faculté de survie : http://l-oeil-du-vent.over-blog.com/article-15750656.html


Isabelle 25/12/2008 13:07

Parler de la guerre la veille de Noël, pourquoi cela ne m'étonne-t'il pas ? Bon anniversaire à ton blog, un an déjà !! Et bonnes fêtes de fin d'année, malgré tout. Bises

Clarinesse 25/12/2008 18:51


C'est étrange, que tu ne t'en étonnes pas me réjouit : un signe de reconnaissance qui en dit plus long que ce qu'on pouvait soupçonner. Merci !
En retour, je te souhaite de voler vers un futur porté par des courants chauds et ascendants.



dominique boudou 25/12/2008 12:12

Moi aussi je m'étonne que certains aient pu en réchapper. On en a même vu des encore assez jeunes pour faire la deuxième.
Euh ! Je vois que Noël inspire des textes joyeux.

Clarinesse 25/12/2008 18:47


Voui, c'est inconcevable pour qui n'y est pas allé.
Quant à Noël, ma faible foi, il y a un peu trop de chaises vides pour que le "joyeux" qui précède soit complètement de mise.


Pharmacritique 25/12/2008 00:24

Toutes mes félicitations à Clarinesse pour cet excellent blog, qui fête son premier anniversaire, je crois.
Ca fait longtemps que je voulais venir le dire; disons que l'anniversaire est un bon moment ;-) (Piètre excuse, je le reconnais...)

Bravo pour cette richesse de l'expression à tous les niveaux et pour la diversité des "intérêts de connaissance", qui contrastent singulièrement avec le nombrilisme et la pauvreté expressive de bon nombre de blogs...
Chapeau bas et bonne continuation!

Clarinesse 25/12/2008 18:44



Eh bé, fit-elle rougissante et croulant sous le poids :
a) de ces cadeaux-éloges couci-couça mérités.
b) de la confusion face au retard impardonnable de tes deux textes en commande. Y sont sur le métier, mais elle s'emmêle les pédales dans l'écheveau des idées en cascade. Va falloir trancher et
finir l'ouvrage. Me coucherai qu'une fois finis, flûte et reflûte !
c) Et toute mon admiration pour ton site, qui est bien plus fréquenté (et fréquentable ? aussi ;) ) que mes humbles pénates, bien qu'ayant le même âge. Bon anniversaire aussi, donc, et que
son aura reconnue ne cesse de croître.



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