Précisons au préalable que le petit exercice de style qui va suivre constitue l’acquittement d’une dette d’honneur et me fut indignement extorqué (non, ceci n’est pas une incohérence, mais un trop subtil paradoxe) par le propriétaire de l’Île Sainte-Absence que j’eus l’audace d’usurper avant-hier ici même. Le pardon était à ce prix… Vous remarquerez tout de même que les mœurs se sont considérablement adoucies depuis le Marchand de Venise.
J’ai toujours eu beaucoup de mal avec les critiques qui ne citent pas quelques extraits des œuvres dont elles
rendent compte ; et globalement avec tous ceux qui prétendent penser à ma place.
Sauf quand elles émanent d’une cervelle que je connais et apprécie assez pour me laisser guider par elle les yeux fermés (ou presque). Mais je ne me permettrai pas de solliciter que l’on
m’accorde une telle confiance.
On ne va pas au cirque pour écouter Monsieur Loyal bavarder pendant deux heures, mais pour admirer les acrobates.
Montrez-moi donc l’article que je juge sur pièce, vous seriez bien aimable, grand merci.
Critiquer sans citer, c’est un peu comme faire saliver un affamé en lui décrivant par le menu un festin de roi sans lui en accorder une miette.
Un apéritif n’a pas besoin d’être sadique pour ouvrir l'appétit.
De plus, mieux vaut laisser parler un livre que parler de lui.
Une seule phrase d’un auteur en dit souvent bien plus long sur son style que tous les verbeux discours dont on peut essayer de le décrire.
S’il est bon, il se défendra très bien tout seul.
Et je ne me vois pas causer à la place d’un monsieur qui cause bien mieux lui-même.
S’il est mauvais, (ce qui n’est pas le cas ici, et il semblerait que je ne sois pas seule à le penser dans ces parages du blogo-cosme), cela m’évitera la peine de le descendre.
Voici donc un petit florilège de Qui comme Ulysse, recueil de nouvelles publié par Georges Flipo chez Anne Carrière, et qu’on ne présente plus.
Dans la catégorie « petite phrase assassine » :
« Comité (c’est le sobriquet du personnage) avait du
savoir-vivre. Tout ce qu’il faisait se faisait.
»
Nocturne
Dans le registre « images douces amères » :
« Il remue le tout sans fureur, comme un vieux chagrin. »
Qui comme Ulysse
Sans oublier, dans la même nouvelle, une jolie comparaison entre la recette des empanadas (sortes de friands argentins à la viande) et la confection des nouvelles.
Ou encore :
- une poétique réflexion grammaticale sur l’adjectif possessif qui aurait bien besoin d’être remplacé par
l’adjectif affectif de temps à autre dans l’Île Sainte-Absence.
(dont vous pouvez aussi écouter de vive voix la lecture par Cunéipage ici)
- un jeu d’échecs hautement théologique dans La partie des petits saints.
- un tableau d’une cruauté qui n’a rien à envier à Picasso, Dali ou aux plus belles heures du
surréalisme espagnol, dans Et à l’heure de notre mort.
- une soirée de tango menteur, dans Confiteria Ideal.
- etc...
PS : Et la fin en queue de poisson de ce petit papier m'inspire la réflexion suivante :
à savoir qu'à la fin d'un récit, soit c'est le texte qui choit, soit c'est le lecteur.
La chute d'une nouvelle, c'est un peu la marche au bout d'une terrasse : s'il n'y en a pas, on se ramasse.
C'était l'aphorisme de fin de soirée. Bonne nuit.
Une fois n'est pas coutume...
Il faudra que tu m'expliques comment tu les as choisies, et comment tu es passée d'Ulysse à Ambroise Paré. J'avoue que mon disque dur rame dur (aussi) pour essayer de comprendre... :)
Mais j'adore les fulgurances énigmatiques de chacun de tes commentaires.
Mais il est vrai que quand le genre narratif devient une industrie et qu'il y perd son âme dans une inflation de publications et de publicité, mieux vaut alors ne pas le fréquenter.
Et je partage ton regret de voir la vraie poésie si souvent abandonnée par l'édition et la masse des lecteurs.
Je n'en ai d'ailleurs jamais autant lu (de la poésie contemporaine, s'entend) que sur les blogs.
Et pour finir, il ne s'agit pas d'avoir besoin de "professionnels", il s'agit d'avoir, parfois, la chance de vivre de sa passion. Et tant mieux pour eux.
Battons donc notre coulpe.
Serait-ce à dire que mon aphorisme sur la chute d'une nouvelle est aussi compréhensible que la chanson désossée ?? :)
Message : reçu.
Accusé : de réception.
Acquitté : de reconnaissance.