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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 17:40

…  L’œil était dans la boîte et regardait l’chaos.
Ce regard cervical !
La gélatineuse mollesse de ce regard sans iris disait tout.
Médusée par un œil sans prunelle. Etait-il donc possible qu’un ectoplasme invertébré possédât un tel pouvoir ? Elle eût voulu en détacher les yeux, mais comment faire ? Bien que déconnecté de toute synapse, le cerveau s’avérait posséder une fonction télécommande insoupçonnée. Il la narguait du fond de son bocal, déclenchant à loisir des frissons, l’agitant de soubresauts fiévreux provoqués à distance par ses ondes néfastes.
Impossible de détourner le regard. Elle y parvint cependant lorsqu’un grand corps médical tout de blanc vêtu vint s’interposer et la séparer de fait de cette acuité sans pupille.
Si Apolline avait encore disposé de sa mémoire, elle eût pu se rendre compte que son effroi n’était pas loin de l’épouvante de Maupassant contemplant son Horla dans le miroir :

« Derrière moi une très grande armoire à glace, qui me servait chaque jour […].
Je faisais semblant de lire ; pour le tromper, car il m'épiait lui aussi ; et soudain je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.
Je me dressai, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien... on y voyait comme en plein jour... et je ne me vis pas dans ma glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Mon image n'était pas dedans... Et j'étais en face... Je voyais le grand verre limpide, du haut en bas ! Et je regardais cela avec des yeux affolés, et je n'osais plus avancer, sentant bien qu'il se trouvait entre nous, lui, et qu'il m'échapperait encore, mais que son corps imperceptible avait absorbé mon reflet.
Comme j'eus peur ! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir dans une brume, au fond du miroir, dans une brume, comme à travers une nappe d'eau : et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, rendant plus précise mon image de seconde en seconde. C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.
Je pus enfin me distinguer complètement ainsi que je fais chaque jour en me regardant.
Je l'avais vu. L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner. »

Hors la boîte crânienne, le morceau de chair reposait. Mais dans la sphère creuse d’os et de peau, le brouillard s’était levé. Plein de spectres crochus, accrochés à l’arrière de ses yeux, interposant entre son œil et chaque chose vue la surimpression de ses fantômes de toujours.

Depuis longtemps, depuis peut-être ce jour de ses quatre ans, Apolline portait sur ses épaules le poids toujours croissant de ses impossibles possibles, les cadavres entaillés de ses soleils en miettes.

Elle avait vu. Elle avait cru. Elle avait cru toucher la liberté du vide.
Elle serait vide. Elle serait libre. Libre de tout souvenir, de toute pensée.
Qu’elle croyait. Elle se voyait déjà...
Aussi légère que Perrette, bien que moins court vêtue, elle sortirait des couloirs hospitaliers comme les poilus en bleu sans horizon des tranchées fangeuses, un certain jour de novembre 1918, goûtant l’inouï plaisir d’aspirer le grand air à pleins poumons enfin déployés, à plein crâne aussi. Que d’air, que d’air ! s’écriait-elle en rêve dans une euphorie proche du délire éthylique.

Mais Apolline sentait dans ses moindres vaisseaux au bleuté affleurant le fourmillement de mille particules migrant d’un même élan jusqu’aux derniers recoins de sa peau, parcourue par le grouillement d’une colonie entière de cellules cérébrales qui se multipliaient sans fin. Elles quittaient comme les rats avides le navire naufragé de son crâne retourné pour envahir définitivement chaque parcelle morte de son être survivant.

L’intellect et son double.
Comment avait-elle pu croire un seul instant pouvoir tuer un fantôme ? Le tranchant de l’épée jamais n’atteint le spectre. Fût-il scalpel.
 « B-a:ba » oublié de tout apprenti sorcier.

Apolline ne s’était affranchie de rien. De rien. Merci. Pas d’quoi.
Elle partit donc, debout, toujours, malgré tout - non, non, pas de fauteuil, sans façon, elle préfère marcher - et se retrouva dans la rue. A la rue, pour ainsi dire. Car s’il est un terrain de jeu dont raffole l’indécision, c’est bien l’espace. Pas moins que le temps en tout cas.
Elle avait toujours été affublée d’un sens de l’orientation calamiteux. Comment voulez-vous donc distinguer votre droite de votre gauche quand il suffit d’un demi-tour pour que tout repère soit inversé ? Elle en était toujours toute retournée.
Quel péril, aussi, y aurait-il à ne pas savoir retrouver son chemin, si l’espace d’une vie ressemblait à ces labyrinthes gonflables pour enfants, où le seul risque consiste à perdre une chaussette de vair entre deux tours de briques en caoutchouc ?
Non, le dédale où s’était aventurée Bécassine n’avait guère à voir avec les attractions de foire.
Elle serait encore capable de se prendre les pieds sabotés dans le fil d'Ariane au lieu de s'en faire un guide. Il y a comme cela des doigts défaits qui arriveraient à s'emmêler dans un mètre ruban, écheveau de tourments vols au vent.
Qu’allait-elle donc chercher dans l’infini dédale où elle avait cru voir de la lumière, coincée entre Cerbère et le Minotaure ?
Sur son chemin aussi étroit que le fil d'un rasoir, Apolline trompe l’abîme.
Mains en sang du brasier effleuré, pieds idem de la voie trop tranchante.
C’est alors qu’elle comprit : ce n’était pas le cerveau qu’il lui aurait fallu couper. C’était le cœur. Mais elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas…

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Published by Clarinesse - dans Errements narratifs
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commentaires

Isabelle 14/12/2008 17:32

Merci à toi, grâce à ce texte, j'ai trouvé quelques réponses à mes (trop) nombreuses questions. Et pour répondre à ta question de l'autre jour, non, je n'ai pas de blog, je me sens bien incapable d'en tenir un. Pour l'instant, je me nourris des pensées des autres, elles me font mûrir! On verra plus tard... Grosses bises.

Clarinesse 15/12/2008 07:46


Ah, ah, des questions ? :) En tous cas, je ne suis pas beaucoup plus avancée que toi : si j'avais tous les éléments des réponses, j'en serais ravie.


Ayron 29/09/2008 23:53

Chère Clarinesse,
Savez-vous que lorsqu'on ne voit plus son étoile, elle est toujours en vie, mais que seul un nuage bougon et facétieux (les deux ensemble, ça peut exister, promis) la cache ? Et comme le vent l'est encore plus (facétieux et fripon, voir Brassens), il joue à déplacer les étoiles et aussitôt elles réapparaissent. C'est la magie de la vie, toute simple et parfois si compliquée, avec son soleil qui brille dès que les nuages, etc...
Je vous dédicace ma prochaine oeuvre, promis.

Clarinesse 30/09/2008 14:38


Je ne sais que répondre à cet honneur qui m'impressionne. "Merci", mais en mieux.
Et en ce qui concerne la vie, nous dirons pudiquement qu'elle fut déjà plus simple...


Bertrand 29/09/2008 07:59

Je rejoins Martin. La plénitude et l'entièreté d’Apolline nous sont indispensables. Cœur et âme.

Clarinesse 29/09/2008 17:25


Ah, vraiment ? Votre marque d'estime inattendue me touche profondément.
Merci de ces mots bien précieux et bienvenus.


martin 27/09/2008 12:43

Ne coupez rien, chère Apolline, ni le coeur ni l'esprit. Les deux, chez vous, se nourrissent mutuellement de leurs qualités respectives, et vous font ce que vous êtes : indispensable, lumineusement indispensable !
Je vous embrasse :)

Clarinesse 29/09/2008 17:22


Vous croyez ? Martin, merci. Il est bien doux de se laisser aller à croire cela...


Kris 27/09/2008 11:41

tout ce chemin parcouru. Cette intervention du noeud central pour se rendre compte que son coeur guide son errance, comme il pourrait rediriger sa vie.

Clarinesse 29/09/2008 17:19


Oui, comme j'le disions déjà, désolée d'entortiller le lecteur dans tant d'emberlificotements. Mais ces personnages n'en font qu'à leur tête...


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