Lundi 9 juin 2008






Qui n'a jamais assisté à une formation continue pour adultes modérément consentants au sein d'un IUFM ne peut concevoir dans toute son éclatante perfection l'idée exacte du néant intersidéral de la pensée.
A côté de ce stupéfiant brassage de vide, les expériences absolues des mystiques les plus ardents ne sont que pipi de chat.
Jean de la Croix et sa nuit obscure, Thérèse d'Avila et ses abîmes extatiques peuvent aller se rhabiller.
Même Pascal, qui s'effarouchait déjà facilement, 
( "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie",
osait-il avouer sans honte)
eût pris ses jambes à son cou pour se réfugier
dans sa chambre de méditation
au spectacle effarant de ces bafouillis parfaitement épurés
de toute trace d'intelligence.

"Mes frères, contemplons ensemble nos vacuités respectives.
Une minute de silence ne suffirait pas. Préférons lui quatre fois trois heures de salmigondis sous-psychologisant pour arriérés du neurone.
Nous ne sommes pas là pour vous apporter du contenu tout prêt.
- Ah ben non, ce s'rait dommage, hein, des fois qu'on apprenne quelque chose !
Des fois qu'on nous transmette un savoir, ah ben non !
On est quand même des profs, hein. La connaissance, on s'en méfie !
Mieux vaut savoir qu'on ne sait pas, en bons Socrates ramollis du ciboulot, que d'essayer de se coucher moins ignorants.
Barbotons gaiement dans la fange de nos apories.
- Pas de cours magistral, surtout.
- Ne vous inquiétez pas : il ne nous était pas venu à l'esprit une seconde d'attendre quoi que ce soit de magistral de votre pédagogisme !"

Ce n'est plus le Gai Savoir de Nietzsche, c'est le Très Rasoir atelier de mise en commun de nos impuissances complaisantes.
J'ai beau savoir à quoi m'attendre, ayant déjà subi un certain nombre de tortures similaires, même si je fuis toujours autant que possible ce genre de mascarade caractéristique du PAF (Plan Académique de Formation), je reste toujours, à chaque fois, aussi estomaquée par l'inanité de ces pseudo-formations qui possèdent moins de consistance qu'une heure de cours pour les sixièmes les moins avancés qu'on puisse imaginer. Ils prétendent apprendre "comment gérer les conflits" à des professeurs d'un collège bien musclé (le collège, pas les collègues) en leur proposant une mélasse insensée grâce à laquelle ils auraient en moins de deux minutes les élèves sautant à pieds joints sur les tables, à supposer qu'ils ne les leur auraient pas déjà lancées à la figure.
Rien ne m'insupporte plus que ces sempiternelles entrées en matière
fort mal appelées "brainstorming" (ou encore remue-méninges.)
 Pour qu'il y ait des tempêtes sous des crânes,
encore faut-il un minimum de dynamique conceptuelle.
Pas un ramassis de pauvres fragments de vécu mal digérés
et régurgités encore plus informes qu'ils ne furent avalés
sous formes de rognures de mots éculés, désarticulés et barbouillés
au marqueur noir nauséabond sur de malheureuses affiches
qui termineront à la poubelle, désespérées d'avoir tué
tant d'arbres verts pour si peu de matière grise.

Non vraiment, brasser du vide avec tant de constance requiert une virtuosité à saluer. C'est du grand art.
Je n'exagère pas, il y a des témoins.
Ainsi a-t-on passé plus de deux heures, montre en main, à caqueter sur une seule et unique idée (il est facile de les repérer, il n'y a pas foule, de ce côté-là) : les vertus du tirage au sort préalable à l'interrogation orale des élèves, qui ôte toute suspicion d'arbitraire, donc tout sentiment d'injustice de la sensibilité exacerbée de ces pauvres chéris. Je vous jure, deux heures, rien que sur le tirage au sort !!! C'était au début de l'année, stage destiné à tous les "nouveaux" arrivants en ZEP (zone d'éducation prioritaire, appellation novlangue pour zone culturelle sinistrée). Y étaient même conviés ceux qui, ayant obtenu une mutation récente, n'en avaient pas moins exercé des années dans d'autres établissements ZEP, comme c'était le cas d'une bonne moitié d'entre nous.

Ainsi aussi fallut-il, il y a quinze jours, une séance de deux heures "pour évaluer les besoins", expression euphémistique signifiant qu'on se regarde dans le blanc des yeux en soupirant sur l'inextricabilité de la situation.
Après cette première matinée d'une intensité intellectuelle remarquable, il fallait bien une deuxième après-midi pour rappeler l'abondante moisson de désolations récoltées lors de la première session, et préparer la journée du lendemain. Il nous fallut donc une réunion pour préparer la réunion suivante, qui elle-même annonçait la réunion ultime, sans toujours que le vif du sujet, dans son contenu, mot tabou emblématique des hérétiques de la transmission des savoirs, ne soit ne serait-ce qu'effleuré. Ni dans le concret ; ni, encore moins, dans l'abstrait, car l'on risquerait une entorse de nos méninges sous-entraînées en absorbant une dose létale de concept. Vade retro, Theoria !

Une seule solution dans ces cas-là pour ne pas laisser son cortex mourir d'inanition : installer une discrète perfusion cervicale sous la forme d'un bouquin dissimulé derrière un gros classeur, ou de jolis textes imprimés, plus discrets et tout aussi seyants.


Et quand on pense qu'ils s'y mettent souvent à trois, ces formateurs bien formatés, pour nous asséner le constat sempiternel qu'il n'y a rien de plus à faire que ce qu'on fait déjà dans un système scolaire en pleine déliquescence, et qu'il n'y a qu'à continuer à supporter l'insupportable, on se dit que les impôts seraient un peu mieux employés ailleurs : à payer plus de profs avec élèves, à mieux les répartir, à repenser le système dans ses fondments, au lieu de multiplier ces élevages hors sol de planqués pontifiants.
Mais c'est bien connu ; les profs, ça ne pense pas :
ça marche ou ça grève.

Certes, il me faut avoir l'honnêteté de reconnaître que tous les formateurs ne sont pas de sombres imposteurs. 
Mais je continue cependant à affirmer que l'idéologie fondatrice des IUFM est destructrice de bien des dynamiques d'apprentissage, et qu'elle est redevable à la société de ce qu'elle fait des crédits qui lui sont alloués. Le problème est réel, et je ne vois pas en quoi il serait démagogique de le reconnaître, dans la mesure où nombreux sont les professeurs, sur le terrain, de l'intérieur, à le déplorer.
Lisez le Journal d'une institutrice clandestine, de Rachel Boutonnet, par exemple.
Lisez aussi, surtout La Fabrique du crétin, de Jean-Paul Brighelli, brillant brûlot d'une tragique lucidité.
L'étroitesse idéologique dont font preuve Philippe Meirieu et ses apôtres, il ne me semble pas malsain de s'en indigner.


par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Commentaires

yesss!!!
...Et encore vous n'avez pas le communautaire par chez vous!
L'éducation nationale et le ministère de la culture qui s'occupent l'un du "réseau libre" et l'autre du "réseau officiel"...
J'ai a-do-ré!...Mais de quoi vous avez parlé?
(...le lien désormais célèbre vienda plus tard, mes pioupious m'attendent)
commentaire n° : 1 posté par : luc (site web) le: 10/06/2008 07:53:53
"De quoi avez-vous parlé ?"
D'une étude de cas fictive et parfaitement stérile, qui ne nous a rien apporté de plus que ce qu'on échange tous les jours en dix minutes entre nous autour de la machine à café pendant la pause. Aucune conceptualisation, aucune analyse de fond digne de ce nom.
L'indigence totale. Aucun enrichissement.
réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 13:23:54
Et que pensez-vous de cette instit. qui disait fièrement: "les élèves, on n'est pas là pour les aimer " ?
Ca me fait penser que de mon coté un de ces jours, je pourrais bien me fendre d'un laïus contre l'école obligatoire, les profs et tout le toutim, y a pas de mal à se faire du bien... :))
Je connais des profs d'IUFM qui ont enseigné longtemps, sont très compétents, aiment les élèves et trouvent de vraies solutions pour les profs qui en ont besoin.
je me méfie des formules: "TOUS les ceci sont cela"...
commentaire n° : 2 posté par : joruri (site web) le: 10/06/2008 08:01:01
Oui, bien sûr, mon propos a dû dépasser ma pensée. Il y a certes de très bons profs partout, même dans les IUFM. Mais probablement n'ai-je pas eu la chance de les rencontrer. Et là, je ne parle pas de la formation initiale, où l'on trouve effectivement des cours de valeur. Il s'agit ici de la formation continue, critiquée quasi à l'unanimité par les collègues. Allez, j'y retourne.
commentaire n° : 3 posté par : Clarinesse le: 10/06/2008 10:19:10
Rien à ajouter...j'ai perdu la notion d'enseignement...mais celui-ci me ravit :
Il faudrait se répéter chaque jour : Je suis l’un de ceux qui, par milliards, se traînent sur la surface du globe. L’un deux, et rien de plus. Cette banalité justifie n’importe quelle conclusion, n’importe quel comportement ou acte : débauche, chasteté, suicide, travail, crime, paresse ou rébellion….D’où il suit que chacun a raison de faire ce qu’il fait. Cioran « De l’Inconvénient d’être Né »
PS : j'ai posté K. Nomi
commentaire n° : 4 posté par : Sylvaine (site web) le: 10/06/2008 10:50:31

Merci pour Cioran. J'irai voir ce soir K. Nomi.


réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 13:24:39
Alors vous devez dire à quel IUFM vous faites allusion. Il n'y a pas de fumée sans feu, soit, mais il y a aussi une campagne de dénigrement (idéologique) qui repose sur certains exemples qu'il ne convient pas de généraliser sans discernement si l'on veut être juste.
Moi, un maître d'école m'a attrappé par les oreille et jeté dans la bibliothèque vitrée (j'ai été très très peu scolarisé) je n'en déduis pas pour autant que TOUS les profs sont des brutes avinées...
J'ajoute que je n'ai que des motifs de satisfaction à être allé aussi peu à l'école ! j'ai appris par moi-même sans avoir à me soucier de l'utilitarisme humain sous-entendus par ces saletés de programmes !
Et noter un élève c'est i-nad-mis-sible !
Chiant hein ? :))
commentaire n° : 5 posté par : joruri (site web) le: 10/06/2008 12:48:06
Quel IUFM ? Pas question de jeter en pâture des personnes qui ne m'ont rien fait à part m'ennuyer prodigieusement et qui ne sont que les rouages d'un système délétère.
Quant à la campagne de dénigrement idéologique, ça fait dix ans que je pense ce que je pense, et l'idéologie, c'est l'IUFM qui en est confit jusqu'à la moëlle. Bon, comme disait quelqu'un, "J'me fâche pas, j'explique !" ;o).
réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 13:28:10
N'êtes vous pas vous-même l'un des rouages de ce
système ? Quelle idéologie ? Vous voulez que des firmes financent les facs et pensent aux programmes à leur place ? Voient les élèves comme une "ressource"
humaine ? Participent à l'exclusion d'élèves de seconde zone incapables de se payer de bonnes études bien chères ?
L'ennui ? ce n'est pas un argument, d'ailleurs vos élèves aussi s'ennuient en cours, ça ne leur donne pas le droit de faire l'école buissonière pour autant que je sache...
Je ne suis pas d'accord avec vous: il y a de bonnes écoles et de mauvaises écoles, de bons et de mauvais IUFM de bons profs pour et contre les IUFM et de bons profs pour et contre les IUFM, des fox-terriers à poil dur qui mordent et des doberman adorables...
Je ne CROIS pas à cette doctrine de "l'efficacité" (courir plus vite, sauter plus haut, l'avoir plus longue ) dans la mesure où plus tout est plus efficace tout pourrit encore plus vite avec de moins en moins de réflexion et de plus en plus d'agitation (et de danse de St Guy, y a qu'à voir les soubresauts qui agitent notre Zébulon national...)
stérile comme dans les pubs pour les rasoirs à 780 lames plaquées platine. J'aime les palabres, elles sont moins nocives que le "travail", j'aime la culture, pas le rendement, j'aime la paresse, parce que tous les maux du monde nous viennent du sérieux et du "travail", j'aime les
lourdeurs administratives de la démocraties plus que les coups de force arrogants des "pragmatiques et efficaces fricocraties. Bref, je suis pour que les agités nous lâchent et que les fénéants gouvernent !
Je suis dans un de ces jours... ca passera... :)))
commentaire n° : 6 posté par : joruri (site web) le: 10/06/2008 13:47:51
1°) Je comprends l'indignation qu'on peut ressentir face à un texte si virulent, quand on ne peut pas se représenter ce dont je parle.
2°) Sache toutefois que je ne fais qu'exprimer à ma façon ce que pensent mes collègues à l'unanimité. Je le leur ai fait lire, histoire d'occuper un peu l'une des heures de ce stage : ils se sont tous reconnus dans ce que j'exprimais. Certains ont même eu le courage de quitter la salle en plein milieu du "débat", tant le scandale de l'imposture était criant. Quant à moi, je me contente dans ces cas-là de bouillonner en silence, trop timide et bien élevée (ou trop hypocrite, c'est selon) pour lancer à la face de ces personnes ce que je pense.
3°) Sur le fond, le sujet est trop vaste pour le régler dans des commentaires, et après six heures de bla-bla qui n'avait rien, ni de méditatif, ni de poétique, ni de contemplatif, je n'ai pas franchement envie de discuter sur le sujet. Désolée.
4°) De plus, je ne vois pas du tout le rapport entre l'apologie que tu fais du rêveur et du poète contre les agités de la course en avant (que je partage pleinement) et ce que je dis de cette gabegie. Il me semblait que nombre de mes textes le prouvent. Mais je peux t'assurer que ces bafouilleurs là n'ont rien, mais rien de doux rêveurs et de poètes. Ce sont des gens perclus de certitudes et d'idéologies, persuadés que leurs inepties en font de fins analystes.
Mais libre à toi de penser le contraire sans les connaître.
5°) Enfin, il y a un certain nombre de choses que je trouve plus inadmissibles dans le système scolaire actuel que de noter les élèves, et ce ne sont pas eux qui les subissent...
Mais bon, ce n'est que l'avis de quelqu'un qui passe plus de vingt heures par semaine dans des collèges depuis presque dix ans, alors...
réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 19:12:52
Ps. Je me rends compte d'un truc terrible Clarinesse, en fait, je crois que je m'en fous un peu, et qu'en plus, je n'y connais rien... :(
Bah. Ca fait une occasion de causer... : ))
C'est parce qu'y en a une qui m'a saoulé chez moi et j'ai mon coté "j'en prends un pour assommer l'autre qui se réveille". Désolé... :)))
commentaire n° : 7 posté par : joruri (site web) le: 10/06/2008 14:02:21

Tu m'excuseras, mais effectivement, je crois qu'en la matière, tu as raison.
 Désolée, mais ce gaspillage de temps, d'argent et de ressources me rend folle de rage. Je pensais que le malentendu que tes propos illustrent aurait dû être dissipé par les autres positions que je prends ici, mais bon, il semblerait que les idées soient faites pour séparer les gens, et ça fait beaucoup de tensions pour la même journée. je vais donc m'arrêter là.

réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 19:30:40
T'inquiète, j'aime ton blog, tes positions et suis fier de tes petits mots encourageants.
Je passais juste faire la bise, m'dame. :))
commentaire n° : 8 posté par : joruri (site web) le: 10/06/2008 20:39:05

Ouf ! :) L'incompréhension que tu manifestais n'était pas loin de me fiche par terre. Mais il m'en faut tellement peu... Allez, c'est fini, j'pleure plus. Snif.


réponse de : Clarinesse (site web) le: 10/06/2008 20:54:05
Décidément on ne peut pas vous laisser seuls.
No salidou today!
commentaire n° : 9 posté par : luc (site web) le: 11/06/2008 07:48:42

Tant pis pour ma face et tant mieux pour mes f...

réponse de : Clarinesse (site web) le: 11/06/2008 17:50:22
Salut tout le monde.
Et si on réfléchissait un peu sur la "production d'écrits"...
hein ? Oui, oui, je me sauve !! : )))
(Sans blaguer le code à écrire ci dessous est XXX...)
commentaire n° : 10 posté par : joruri (site web) le: 11/06/2008 15:34:41

C'est à peu près ça. Au lieu de réfléchir sur la production d'écrits, je propose que nous en produisions. Ceci dit, ce sujet là est encore trop fort par rapport à ce que nous avons eu, et il n'est pas sans intérêt.

réponse de : Clarinesse (site web) le: 11/06/2008 17:55:27
La disparition des IUFM ? Bon débarras !
commentaire n° : 11 posté par : Dominique Boudou (site web) le: 12/06/2008 19:17:51

Ravie de voir que nous nous rejoignons sur ce point aussi ! :)


réponse de : Clarinesse (site web) le: 12/06/2008 22:32:36
Et pourtant Meirieu n'est pas le pire. Je l'ai entendu et il dit aussi des choses intelligentes. Son roblème c'est qu'il parle trop sur tout.
commentaire n° : 12 posté par : Dominique Boudou (site web) le: 12/06/2008 19:19:05

Probablement y a-t-il pire que lui en effet, mais il fait preuve d'un tel dogmatisme souvent... et ce fut quand même lui le fondateur de l'institution et du discours qui va avec.

réponse de : Clarinesse (site web) le: 12/06/2008 22:32:06

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