Samedi 7 juin 2008

Où se confirme l'idée que l'auteur de ces lignes n'est qu'une pitoyable midinette.

D'abord, ne pas se fier à la mièvrerie de l'affiche (pire que l'image proposée ci-dessus) et de l'habillage du DVD, qui laisse croire à la plus nunuche des guimauves.
Ne pas se fier non plus aux critiques des âmes grises, oeil myope et coeur sec, qui éreintèrent le film à sa sortie, en 1970, époque où il fallait afficher distanciation et déconstruction  pour être adoubé par les orthodoxies intellectualistes alors en vogue.  
David Lean eut le courage de sublimer un romantisme incandescent (crime impardonnable !) mais il fut si blessé des sarcasmes de son accueil qu'il cessa totalement de tourner pendant de longues années.

Huit ans après Lawrence d'Arabie et cinq après le Docteur Jivago, avec le même dosage de lyrisme et d'épopée, il transpose en effet, dans l'Irlande de la Première Guerre Mondiale et de la Guerre d'Indépendance, une variation sur le thème si rebattu de Madame Bovary.
Mais il le sort de la fange pour le porter dans un brasier où les âmes s'épurent des scories contingentes et accèdent à la pureté du minerai, dans un état de consomption qui ne se peut plus corrompre.
Madame Bovary n'est plus moquée par son auteur ; le mari n'est pas ridicule ; et l'amant n'est pas un gougeat.
Démesure et douceur à la fois.
Tous trois également beaux et blessés, tous trois nobles et purs.
Et oui, il faut le dire, et tant pis si ça fait cruche.

Point n'est besoin de salir et d'avilir ses personnages pour se donner un air intelligent, quand on a assez de talent pour les transcender.
On frôle certes parfois le pathos dans ce film où quelques dialogues ne craignent pas une naïveté à la limite du cliché.
Mais elle n'est pas celle de l'auteur.
Elle est celle, respectée et non tournée en dérision, du coeur simple de l'héroïne.

Comme beaucoup de chefs d'oeuvre, ce film est porté aussi par sa musique.
David Lean est resté fidèle au même enchanteur, Maurice Jarre, qui a cette faculté, comme Ennio Morricone, de travailler la même phrase musicale simplissime avec des variations infiniment adaptées aux personnages successifs qu'elle accompagne. Tantôt une harpe évanescente, tantôt le cliquetis d'une boîte à musique en fer blanc, tantôt le grand jeu d'un orchestre symphonique.
Sans compter quelques passages de la Symphonie héroïque de Beethoven pour muscler le tout.

Et surtout, surtout, David Lean a le génie des lieux.
Il sait transfigurer le détail le plus anodin :
une tache sur un papier peint sordide, un brin d'herbe secoué par le vent, les fils d'une toile d'araignée dansant au rythme de l'air, des tapis de fleurs dans une clairière idéalisée d'amour courtois, une vieille galoche éculée.
Et ne craint pas de se mesurer à la force démiurgique des éléments.
Nul ne sait comme lui filmer des ciels déchiquetés, des tempêtes apocalyptiques, des rochers tourmentés, toute la panoplie du romantisme le plus échevelé qui fait rire ceux qui n'y sont pas sensibles, et ils sont nombreux. Tous ceux avec qui j'ai tenté de partager ce film ont ricané.
Tant pis, j'suis une grande fille, j'assume.
J'ai passé l'âge de craindre d'être jugée comme la plus écervelée des fleurs bleues.

par Clarinesse publié dans : Panthéon filmique
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Commentaires

"profumo di donna"
commentaire n° : 1 posté par : luc (site web) le: 08/06/2008 09:27:48

Je n'ai pas vu le film, mais l'histoire est bien alléchante... Le programme des vacances sera chargé...


réponse de : Clarinesse (site web) le: 08/06/2008 22:32:47
Nous sommes tous assoiffés de romantisme. Et les urbains normalisés peuvent se trimballer les valeurs dont ils estiment qu'elles les valorisent en prenant des airs hautains de doctes revenus de tout (sans être jamais allé nulle part) on s'en fout. L'émotion a sa part dans le vivant, et donc dans l'art.
J'aime les fleurs les enfants et les oiseaux.
Que les autres peignent des pissotières si ça les inspire! :)))
commentaire n° : 2 posté par : joruri (site web) le: 08/06/2008 12:05:34

Tu l'as dit !... et j'opine ! :o)


réponse de : Clarinesse (site web) le: 08/06/2008 22:34:15
Tiens, moi qui aime les films sombres et cruels et contemporains, ben je ne ricane pas en lisant ta belle critique que je trouve très juste. J'ai vu "La fille de Ryan" adolescent, j'étais ébloui, et bien plus que par le "Docteur Jivago"! David Lean lyrique en effet, mais capable de dépasser manichéisme et niaiserie, ce qui est loin d'être toujours le cas des réalisateurs "dans le coup" aujourd'hui...
commentaire n° : 3 posté par : Marco (site web) le: 08/06/2008 12:22:47

Ravie de découvrir que je ne suis pas la seule à apprécier, car je commençais à désespérer. Ce genre de tonalité est tellement souvent relégué au rayon des crétineries pour bonnes femmes allégées du ciboulot...

réponse de : Clarinesse (site web) le: 08/06/2008 22:36:57
Mais cela pose une question délicate: existe t-il une "vérité" artistique ?
commentaire n° : 4 posté par : joruri (site web) le: 08/06/2008 12:31:59
Alors là, je crois bien que non ! Il y a une éthique esthétique, non une vérité artistique.
L'éthique de l'honnêteté vis-à-vis de soi-même, condition sine que non de l'honnêteté vis-à-vis du public. Ne rien pondre et rien montrer qui empêche de se regarder droit dans les yeux, qui remplace le respect qu'on se doit par la quête du scoop et des honneurs mondains.
Le reste en découle naturellement.
Selon la tradition platonicienne et plotinienne, les trois transcendantaux (le Bon, le Vrai, le Beau), ne sont que les trois facettes d'une même essence. Célébrer l'un entraîne le respect des deux autres. Mais il n'empêche que ce qui est bon pour l'un peut ne pas l'être pour l'autre.
Cohérent et intègre avec soi-même et sa vision du monde ;
 mais le monde est assez riche pour accueillir mille et une visions sur lui, heureusement.

Je sens que ça va finir par être le sujet du prochain billet...
réponse de : Clarinesse (site web) le: 08/06/2008 22:44:34
Je ne résiste pas à cette envie de "siffler"
http://www.youtube.com/watch?v=SFMmJMNRv-Q
commentaire n° : 5 posté par : Sylvaine Vaucher (site web) le: 08/06/2008 13:39:01

Je n'ai pas vu tout de suite où vous vouliez en venir, mais ça s'imposait... :o)

réponse de : Clarinesse (site web) le: 08/06/2008 22:46:37
"profumo..." est plus en hommage à vous ...Et à Dino Risi qui vient de casser sa pipe samedi...car question romantisme cette comédie plus que grinçante, avec un Vittorio Gassman éblouissant, est loin de "Ryan's daughter". Le chardon et le coquelicot
commentaire n° : 6 posté par : luc (site web) le: 09/06/2008 08:50:34

Hommage ? Wow ! Touchée ! Sinon, j'imagine effectivement que la tonalité de Dino Risi n'a pas grand chose à voir avec le verre brisé de Lean.


réponse de : Clarinesse (site web) le: 09/06/2008 13:01:06
LE vrai ? LE beau ? LE bon ? Existent-ils autrement que comme dictateurs ? :))) Combien de carnages ne s'est-on pas autorisé au nom du "vrai", d'injures et d'exclusions au nom du "beau" et de tortures au nom du "bon" !!!
Dès qu'on agit au nom de l'un de ces trois monstres, d'un seul coup, on a tous les droits, cela justifie tout, excuse tout, autorise tout ! On s'en fait des costumes, des uniformes, des mausolées, des célébrations, des coutumes, des devoirs, des armées !
Ah ! quelles saloperies ! : ))) (Et je ne parle pas des mauvaises notes dès l'école...)
Plaisanterie mise à part...(encore que)
Les "Idées" Eidos sont-elles autre chose que des ... idées ? Des commodités de communication, des raccourcis commodes que l'on finit par idolâtrer, par déifier ?
Alors, et Varna vous dirait ça un million de fois mieux que moi, c'est dans la relation, dans notre dire partagé qu'ils pourraient s'incarner. Qu'ils ont une fonction... Les idées sont peut-être réelles, mais de manière immanente...
Un jour le varna susnommé a posé cette question qui continue de me tourner dans la tête:
"Quelle est la FONCTION de la "vérité" ?
Par exemple dans un dialogue, ou dans la société, ou dans une clanerie quelconque...Quelle belle question vraiment...
commentaire n° : 7 posté par : joruri (site web) le: 09/06/2008 09:08:39
Euh, tout à fait d'accord, mais entendons-nous mieux : la trinité plotinienne du Beau, Vrai et Bon, je la citais seulement, je ne reprenais pas à mon compte l'unicité de chacun des trois termes. Je me permets de rappeler ma réponse à ton com' précédent :
" Ce qui est bon pour l'un peut ne pas l'être pour l'autre.
Cohérent et intègre avec soi-même et sa vision du monde ;
 mais le monde est assez riche pour accueillir mille et une visions sur lui, heureusement."
Justement, oui, il n'y a pas UNE vérité de l'art, mais une éthique garante seule de la cohérence entre la vérité de chacun et son art, chacun façonnant sa vision relative du monde.

Quant à la fonction de la vérité, très, très belle question en effet. A creuser...
Pourrais-tu m'indiquer où, chez Varna, on peut trouver le terrain défriché ?
réponse de : Clarinesse (site web) le: 09/06/2008 13:11:21
Dialogue :
Tirésias : -Hélas ! est-il un homme pénétré de cette vérité…
Créon :- Eh bien, qu’y a-t-il ? Encore un lieu commun ?
Tirésias :-…que la sagesse vaut tous les biens du monde ?
Créon :- Et non moins, je pense, que l’imprudence est la pire des pestes ?
Tirésias :- Tu es justement sujet à cette peste-là.
Créon :- Je ne répondrai pas aux injures du devin.
Tirésias :- C’est toi qui m’injuries, quand tu m’accuses de prédire des mensonges.
Sophocle « Antigone »

Au passage « Parfum de femme »…juste pour ne pas voir mais sentir que celle-ci était un travesti !
commentaire n° : 8 posté par : Sylvaine (site web) le: 09/06/2008 09:57:31

Sagesse, vérité, encore de beaux sujets de dissert... A venir.


réponse de : Clarinesse (site web) le: 09/06/2008 13:06:44
Je suis touchée de ta persévérance à me lire alors que je sombre dans l'incompréhensible. Et pourtant les journées sont radieuses mais le corps ne supporte plus rien. Mais quoi donc? Je n'en sais fichetrement rien. Je dois le soumettre à l'effort.
Merci de tes mots.
Bien à toi.
commentaire n° : 9 posté par : Inès (site web) le: 09/06/2008 10:35:09

Nulle persévérance de ma part, et nul naufrage dans l'incompréhensible de la tienne. Au contraire, tes mots sont toujours d'une justesse unique et foudroyante. Ils ont résonné limpides contre le souvenir de cette période qui me laissa absorbée, dépossédée, voire vampirisée. De la douceur, oui, mais pas seulement.

réponse de : Clarinesse (site web) le: 09/06/2008 12:49:24
Mince, non, je ne me souviens plus où précisément...Il va falloir tout lire ! : )))
Mais passé les premiers contacts un peu... déroutants, il y a tant de filons à suivre...
commentaire n° : 10 posté par : joruri (site web) le: 09/06/2008 13:47:37

Oui, oui, je suis déjà allée voir plusieurs fois le site de Varna. Très intéressant, même si je n'y ai pas laissé de commentaire : vu la date des derniers, j'avais un peu l'impression de
débarquer après la bataille.


réponse de : Clarinesse (site web) le: 09/06/2008 13:51:13
Chère madame Clarinesse,
J'ai pensé à toi hier soir ;-) mais je ne partage pas ton enthousiasme ...
D'abord j'ai du mal à regarder un film de 3 heures (trop long pour mamie de K qui s'endort dans son fauteuil ;-)
Ensuite je trouve ça quand même un peu trop "arlequin" (if you see what I mean ?) La nuit de noces est la scène d'amour la moins torride que j'aie jamais vu de ma vie. C'est sans doute voulu, mais l'adultère est à peine moins tristounet ...
Pourtant je ne suis pas la moins romantiques des ménagères de moins de 50 ans ! j'ai pleuré à "Out of Africa" et "Sur la route de Madison". Mais "La fille de Ryan" ne m'émeut pas ...
Désolée ... tu ne m'en veux pas j'espère ?
;-)
commentaire n° : 11 posté par : madame de K (site web) le: 25/07/2008 11:59:40
Vi, vi, je sais, pour la ménagère romantique. "Out of Africa", j'avais lu ton papier (et causé dessus d'ailleurs, "la petite flaque sur le plancher" étant si bien trouvée) et "Sur la route de Madison", nous sommes d'accord.
Pour "la Fille de Ryan", je ne peux décemment pas en vouloir à quiconque de trouver ça un peu Arlequin. Ceci dit, "les Feux de l'Amour" n'ont-ils pas emprunté leur titre au vocabulaire précieux du XVIIe ? Entre Racine et Arlequin, la seule différence est dans le style.
Les thèmes, eux, rebattus de chez rebattus.
Et puis, c'est vrai que certains passages sont quand même vraiment clichés.
Mais il se trouve certains films auxquels on s'attache, malgré leurs petits défauts.
Ou peut-être est-ce leur gaucherie qui les rend attachants, précisément.
Comme une coquetterie dans l'oeil.

"La nuit de noces est la scène d'amour la moins torride que j'aie jamais vu de ma vie."
Mais bien sûr ! Et c'est bien là tout l'objet de la démonstration.
Non seulement ce n'est pas torride pour deux sous, mais en plus, c'est carrément insoutenable, à la limite du sordide. Souligné par la symbolique du papier peint tout jauni.

" L'adultère est à peine moins tristounet ... "
C'est pas qu'il est tristounet, c'est qu'il est tragique. Ils savent qu'ils se perdent, et tant pis.
C'est du Racine, on vous dit. Et puis, comment voulez-vous rigoler après Verdun ?
Ceci dit, je trouve quand même que le petit regard de gratitude de Rose et sa légère inclinaison de tête quand il commence par ne l'embrasser "que" sur la joue au lieu de se précipiter comme dans 99% des films américains sur le sacro-saint "frenchkiss" ultra-codifié et ultra-figé qui m'agace toujours un peu, eh ben, ce petit moment-là, ma foi, n'est pas peu frémissant.

En conclusion, nous rappellerons donc que nous n'en voulons point du tout à la Madame,
et que nous sommes ben contente de la retrouver, au contraire.

PS  J'ose espérer que l'on m'aura accordé le crédit de ce qu'il va sans dire mais que je dis quand même : jamais lu un Arlequin ni regardé un épisode des Creux de l'Amour de ma vie.
réponse de : Clarinesse (site web) le: 07/08/2008 18:50:06

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