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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 23:25

Ou les vertus et les limites du dialogue argumenté

Face au déferlement de commentaires pour le moins contestables (même si tout commentaire ne se doit pas d'opiner du bonnet) sur le dernier article politique de ces lieux, se pose une question déontologique.
Que faire face à des thèses qui apparaissent, au fur et à mesure qu'elles se dévoilent, de plus en plus périlleuses ?

Plusieurs options possibles :

1)  Le silence, lequel consiste :
- soit à effacer le commentaire, ce que je ne me permets pas de faire, la moindre des choses étant d'accorder à autrui la liberté d'opinion qu'on revendique pour soi-même.
- soit à ne pas répondre, ce dont je me sens parfaitement incapable. (Les élèves le savent d'ailleurs fort bien et en profitent, puisque je ne laisse jamais une question posée sans réponse, même si je viens de décider le contraire deux minutes plus tôt. La machine à expliquer en moi est plus forte, toujours, que la machine à discipliner. Il faut que je change de métier. )

2)  L'anathème, l'excommunication, la mise à l'index, etc... Ce serait parfois tentant si d'autres n'en abusaient pas de façon inconsidérée, vidant toute dénomination insultante de son contenu conceptuel. Garder toujours en mémoire les slogans galvaudés du type "CRS-SS" que je trouve abominablement insultants pour les véritables victimes des véritables SS. Sans compter que la répartie crétine des cours de récréation fonctionne ici : "C'est celui qui l'dit qui l'est". Oui, traiter de fasciste tout contradicteur transforme de fait le discours de l'imprécateur en accusation totalitaire.

3) Reste le dialogue, dont le choix initial s'impose à tous ceux qui ont lu ne serait-ce qu'une parole de Socrate.

I°/ Vertus.

a) Rien de tel que la nécessité de répondre à un contradicteur pour approfondir sa propre pensée.
Sans parler des plumes alliées offrant leur éclairage nouveau à une idée qu'elles revivifient de leur propre alchimie du verbe.

b) Rien de tel non plus que de faire parler ("nous en avons les moyens" sur ces blogs bénits des bavards) son adversaire pour en sonder les coeurs et les reins et le pousser dans ses retranchements.
Quelle meilleure chance de démontrer l'invalidité d'une thèse que de l'amener à en déployer les moindres zones d'ombre dans la lumière publique des forums de discussion ?
Sans même avoir besoin de préméditer quelque piège que ce soit, il apparaît évident que laisser parler l'adversaire permet, s'il s'avère effectivement  
qu'il a tort, de récupérer toute l'énergie des arguments contrés pour alimenter son propre discours, selon le principe bien connu des arts martiaux.

II°/ Limites.

 a) Le pouvoir d'action du logos est limité, les occasions de se heurter à de sombres impasses ne manquent pas.
Ventre affamé n'a pas d'oreilles. Coeur passionné non plus.
On ne compte plus les dialogues de sourds dus, non à l'audition défaillante de l'un des protagonistes, mais à l'épais mur séparant des systèmes de pensée par trop étrangers l'un à l'autre. Ou bien encore à la différence de niveau à laquelle on se place : se croiser sans se rencontrer semble souvent le mode de fonctionnement habituel de la communication humaine, exceptés quelques rares états de grâce accédant à une communion de perceptions et d'être au monde.

b) A supposer même que l'enchaînement des arguments fonctionne sur le plan rationnel comme il se doit, rarissimes sont les cas de persuasion avérés. Là encore, il est tentant d'invoquer un lexique religieux : la conversion, si rare, et pas toujours souhaitable d'ailleurs, de l'un à l'autre. Atteindre l'intellect est une chose. Toucher la personne dans son entièreté en est une autre.

III°/ Echappées.

"Si vous vous taisez, les pierres crieront.
a) Version hard : Discussion ou lapidation ?
b) Version soft : Orphée donnant de l'âme aux roches par ses charmes incantatoires.

Quand l’argument rationnel échoue lamentablement comme un beau vaisseau sur un écueil funeste, quand le logos devient impuissant, deux solutions :

a) Par le bas, la violence :
Comme issue au constat d'échec du logos :
- contre soi sous forme de suffocation d’impuissance, d'étouffement sous la pensanteur de l'aporie. Ou pire.
- contre l'autre qu’on voudrait dissoudre dans sa colère, par les cris ou les coups.

b) Par le haut, la poésie :
La poièsis, la création d'un univers de visionnaire là où l'on n'a pu amener l'autre à partager son point de vue.
Où la démonstration échoue, reste la métaphore et la contemplation de l’être.
La pacification du conflit par le redéploiement du verbe hors des tranchées parfois boueuses du combat d'idées, dans les vallons aux courbes adoucies et les ciels étirant leurs infinis horizons de l'Etre. Détourner son regard de l'autre pour le plonger dans la beauté du monde. Harmonia mundi.

« La métaphore seule peut donner une sorte d’éternité au style.» dixit Proust.

Et pour cause, puisqu'elle seule permet d'ancrer son discours à l'univers, le concret à l'abstrait, la Poésie à la Création.

Au commencement était le Verbe.

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commentaires

Zeus endormi 20/05/2008 18:49

Je n'ai pas de métaphore poétique pour te dire simplement ceci : HAPPY BIRTHDAY, CLARINESSE ! Longue vie à ton blogue et à ses visiteurs de talent !

Clarinesse 20/05/2008 18:58


Ah ben ça, c'est sympa, Zeus. Dix minutes après ton com', mais avant de l'avoir lu, je postais le papier ad hoc de circonstance. See you soon !


joruri 20/05/2008 11:34

Certes, Laurent. Mais je n'ai rien compris...

Laurent Morancé 20/05/2008 09:43

Je réponds rarement, très rarement, à quelque commentaire que ce soit.

En effet, je pense que le grain de sel revient de droit (et de fait) au lecteur-commentateur.
Et à l'auteur le grain de sable !

Parfois, les rôles s'inversent, et c'est alors savoureux...

Clarinesse 20/05/2008 18:59


J'ai du mal à ne pas répondre. Déjà parce que je ne peux pas m'empêcher d'ajouter mon grain de sel à celui des autres, et puis aussi par réflexe de p'tite fille bien élevée. (Enfin j'espère)


joruri 20/05/2008 08:32

J'ai failli me mettre en rogne ici-même. J'ai rongé mon frein, et j'ai bien fait...
J'adore ce texte, et vous en suis redevable.
J'aime tellement avoir à faire à la sincérité, à la clarté et à l'humilité, trois ingrédients que je trouve ici et qui sont
la moelle d'une communication intelligente et féconde...
On ne peut pas dialoguer avec tout le monde, même quand l'aiguillon de la bonne foi s'appuie sur des évidences.
J'ai craint qu'attirée à l'écart et maintenue dans l'ombre par ce duel vous ne nous priviez pour un temps de votre présence...
Mais vous voilà de retour, et ça, ça compte :)))

Clarinesse 20/05/2008 19:07



Juste vous exprimer ma profonde gratitude pour cette constance qui me touche beaucoup.



luc 20/05/2008 07:05

4) le diablogue de sourd

http://theatre-danse.fluctuat.net/blog/26461-roland-dubillard-diablogues-de-sourds.html

5) la réponse surréaliste

alors ce tracteur?

Clarinesse 20/05/2008 19:08


Quel à propos dans ce lien !


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