Une fois passée outre l'affectation de Valéry qui singe parfois les circonvolutions maniérées
des dialogues socratiques, on peut apprécier dans ses petits traités d'esthétique une acuité certaine. En relisant ce texte que je n'avais pas rouvert depuis le tout début de mes études, je suis
surprise de voir combien il vit encore en moi. Combien ce style a innervé le mien (sans prétendre l'égaler, of course).
"Mais qu'est-ce qu'une flamme, ô mes amis, si ce n'est le moment même ?
Chose vive et divine !...
Ce qu'il y a de fol, et de joyeux, et de formidable dans l'instant même ?
Flamme est l'acte de ce moment qui est entre la terre et le ciel.
O mes amis, tout ce qui passe de l’état lourd à l’état subtil, passe par le moment de feu et de lumière…
La forme insaisissable et fière de la plus noble destruction.
Ce qui n’arrivera jamais plus, arrive magnifiquement devant nos yeux.
Comme la voix chante éperdument; comme la flamme follement chante entre la matière et l'éther, -et de la matière à l'éther furieusement gronde et se précipite,- la grande Danse, ô mes amis,
n'est-elle point cette délivrance de notre corps tout entier possédé de l'esprit du mensonge, et de la musique qui est mensonge, et ivre de la négation de la nulle réalité ? -Voyez-moi ce corps,
qui bondit comme la flamme remplace la flamme, voyez comme il foule et piétine ce qui est vrai ! Comme il détruit furieusement, joyeusement, le lieu même où il se trouve, et comme il s'enivre de
l'excès de ses changements !
Mais comme il lutte contre l'esprit ! Ne voyez-vous pas qu'il veut lutter de vitesse et de variété avec son âme ? Il est étrangement jaloux de cette liberté et de cette ubiquité qu'il croit que
possède l'esprit !
Sans doute, l'objet unique et perpétuel de l'âme est bien ce qui n'existe pas : ce qui fut et qui n'est plus ; ce qui sera et qui n'est pas encore ; ce qui est possible, ce qui est impossible ;
voilà bien l'affaire de l'âme, mais non jamais, jamais, ce qui est !
Et le corps qui est ce qui est, le voici qui ne peut plus se contenir dans l'étendue !
Où se mettre ? Où devenir ? Cet Un veut jouer à Tout. Il veut jouer à l'universalité de l'âme. Il veut remédier à son identité par le nombre de ses actes. Etant chose, il éclate
en événements. Il s'emporte ! Et comme la pensée excitée touche à toute substance, vibre entre les temps et les instants, franchit toutes différences ; et comme dans notre esprit les possibles
s'ordonnent, ce corps s'exerce dans toutes ses parties, et se combine à lui-même, et se donne forme après forme, et il sort incessamment de soi. Le voici enfin dans cet état comparable à la
flamme, au milieu des échanges les plus actifs... On ne peut plus parler de "mouvement"... On ne distingue plus ses actes d'avec ses membres...
Cette femme qui était là, dévorée de figures innombrables... Ce corps dans ses éclats de vigueur, me propose une extrême pensée : de même que nous demandons à notre âme bien des choses pour
lesquelles elle n'est pas faite, et que nous en exigeons qu'elle nous éclaire, qu'elle prophétise, qu'elle devine l'avenir, l'adjurant même de découvrir le Dieu, ainsi le corps qui est là veut
atteindre à une possesion entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel. Mais ce ne sont et ne peuvent être que des moments, des éclairs, des fragments d'un temps étranger, des bonds
désespérés hors de sa forme.
- Regarde, mais regarde, elle danse là-bas et donne aux yeux ce qu'ici tu essaies de nous dire... Elle fait voir l'instant. O quels joyaux elle traverse. Elle dérobe à la nature des attitudes
impossibles, sous l'oeil même du Temps. Il se laisse tromper... Elle traverse impunément l'absurde. Elle est divine dans l'instable, elle en fait don à nos regards.
- O mes amis, ne vous sentez-vous pas enivrés par saccades, et comme par des coups répétés de plus en plus fort, peu à peu rendus semblables à tous ces convives qui trépignent et qui ne
peuvent plus tenir silencieux et cachés de leurs démons ? Moi-même, je me sens envahi de forces extraordinaires qui sortent de moi, qui ne savais pas que je contenais ces vertus. Dans un monde
sonore, résonnant et rebondissant, cette fête intense du corps devant nos âmes offre lumière et joie....
Tout est plus solennel, tout est plus léger, tout est plus vif, plus fort ; tout est possible d'une autre manière ; tout peut recommencer indéfiniment. Rien ne résiste à l'alternance des
fortes et des faibles. Battez, battez!... La matière frappée, et battue, et heurtée en cadence ; la terre bien frappée ; les peaux et les cordes bien tendues, bien frappées, forgeant joie et
folie : et toutes choses en délire bien rythmé règnent.
Mais la joie croissante et rebondissante tend à déborder toute mesure, ébranle à coups de bélier les murs entre les êtres. Hommes et femmes en cadence mènent le chant jusqu'au tumulte. Quelque
chose grandit et s'élève. J'entends le fracas de toutes les armes de la vie ! Les cymbales écrasent à nos oreilles toute voix des secrètes pensées. Elles sont bruyantes comme des baisers de
lèvres d'airain.
On croirait que ceci peut durer éternellement. Elle pourrait mourir ainsi... Dormir peut-être, s'endormir d'un sommeil magique. Elle reposerait immobile, au centre même de son mouvement. Isolée,
isolée, pareille à l'axe du monde. Elle tourne, elle tourne, elle tombe.
-Je ne suis pas morte et pourtant je ne suis pas vivante.
-D'où reviens-tu ?
-Asile, asile, ô Tourbillon !
J'étais en toi, ô mouvement, en dehors de toutes les choses."
Mysticisme torride.
Qui a dit que Valéry était poussiéreux ?
Vi, moi aussi.