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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 22:59

 

Il était une fois un dragon qui s’appelait Léon.

Comme tous les dragons, il manquait singulièrement de compréhension pour les infortunés habitants des villes qu’il assiégeait de son haleine de feu fétide.

C’est dans la délicieuse ville de Palsambleu qu’il choisit de passer ses vacances de Pâques, car il n’avait encore jamais goûté à ses spécialités, à base de fromage moisi et de poisson pourri. Tous ces raffinements le mettaient déjà en appétit, car il avait toujours été convaincu que le secret de la bonne cuisine consistait à savoir prendre son temps. Un fromage de deux ans d’âge et du poisson vénérable ne pouvaient qu’être délectables.

            Les babines déjà dégoulinantes de salive vorace, il se rendit, clopin-clopant, à la mairie pour y déposer un formulaire de demande de prélèvement automatique.

            Il savait qu’il valait mieux pour tout le monde faire les choses dans les règles de l’art et respecter scrupuleusement les démarches à suivre.

            Bref, il s’inscrivit auprès du maire pour obtenir le droit de prélever chaque jour un petit Palsambleuet bien frais.

            Le maire accepta sans opposer grande résistance, d’autant plus qu’il eût l’assurance que ses propres enfants seraient épargnés et que le dragon lui avait proposé, en échange de sa chair fraîche quotidienne, de lui offrir des sacs à main et des fauteuils en cuir de crocodile qu’une cousine reptile lui mettait de côté à chaque fois qu’elle arrivait à capturer un des nombreux enfants d’une famille voisine avec laquelle ils étaient en guerre.

Au bout de trois semaines tout de même, le maire fit courtoisement remarquer à Léon le dragon qu’il n’y avait plus beaucoup de petits Palsambleuets bien dodus et bien tendres, et qu’il faudrait maintenant attendre quelques années avant de renouveler le cheptel. Peu enclin à prendre en considération le souci de préserver l’écosystème en observant des périodes de trêve entre ses cures de consommation intensive, le dragon émit un rugissement modérément sympathique.

            Devant cette manifestation soudaine et inattendue d’hostilité, le maire, resté jusque là fort patient, lui rétorqua : « Va donc voir ailleurs si j’y suis. »

            Après un premier mouvement de colère qui mit le feu à la salle des mariages toute en boiseries antiques de l’Hôtel de Ville de Palsambleu, le dragon fit demi-tour car il se dit qu’après tout, il commençait à se lasser de l’assaisonnement monotone des petits Palsambleuets à base de fromage moisi et de poisson pourri.

 

            Il se mit en route vers la bonne ville de Bœufs-les-Dindes dont on lui avait vanté le caractère conciliant des habitants. Dès son arrivée, il promit d’offrir de jolis jouets aux parents qui accepteraient de lui donner leurs enfants à manger. Comme les papas et les mamans de Bœufs-les-Dindes  ne savaient rien refuser à leurs enfants et que ceux-ci réclamaient déjà à cors et à cris les ballons tout ronds et les camions marron, ils acceptèrent tout de suite. Ce n’est qu’après qu’ils se rendirent compte que les jolis jouets ne leur serviraient pas beaucoup, une fois leurs enfants dévorés. Mais il était trop tard pour réfléchir : le contrat était signé.

            Chaque jour, donc, un petit bovin-dindonneau était jeté en pâture au dragon Léon.

La population de Bœufs-les-Dindes ne cessait de diminuer, quand vint le tour de la jolie petite princesse, fille de Monsieur Leprince-Délu. On l’appelait Ursuline la maline, car elle avait plus d’un tour dans son sac à malice : des tours d’écrou, des tours de magie, des tours de passe-passe, des tour de France à vélo, des tours de main, des tours du propriétaire, des tours-nez en bourrique, etc…

            Quand le dragon la vit, il la trouva beaucoup trop jolie pour la manger : ce serait du gâchis, pensa-t-il. Plutôt que dans mon estomac, je la verrais bien sur ma cheminée, entre mon vase en porcelaine rose et le portrait de ma grand-mère. Elle serait très décorative.

 Il l’emmena alors chez lui, où elle joua parfaitement le rôle de potiche pendant un temps.

Mais au bout de quelques jours, une idée se mit à luire discrètement au fond de ses prunelles d’ébène. Elle attendit la nuit, et, profitant du sommeil du monstre, elle descendit sans bruit de la belle cheminée de marbre, et se saisit d’un tison ardent dans l’âtre où de belles bûches flambaient encore. Se souvenant de ses lectures mythologiques, elle revit Ulysse, le rusé voyageur qui creva l’œil du Cyclope Polyphème pour s’échapper de sa caverne.

Songeant qu’elle avait deux fois plus de travail que le héros grec puisque le dragon avait bien deux yeux, elle se hâta de les transpercer d’un même élan avec la pointe rougeoyante qu’elle avait soigneusement choisie.

Le dragon, fou de douleur, se précipita dans la mer pour éteindre le feu qui le dévorait, mais comme il n’y voyait plus rien, il n’arriva pas à rejoindre le rivage et se noya.

Ursuline la maline retourna dans sa bonne ville où elle fut acclamée par la foule.

Certes, quelques parents mécontents lui reprochèrent de ne pas s’être présentée à l’abattoir un peu plus tôt, ce qui aurait épargné la vie de tous ceux qui l’avaient précédée.

Mais quand Ursuline eut raconté que c’était grâce à ses connaissances mythologiques qu’elle avait vaincu la bête immonde, tous les parents se remirent à lire des histoires à leurs enfants, pensant que c’était encore le meilleur moyen de sauver leur vie de bien des périls.

 

NDLR : Voilà ce que c'est de partir en vacances en ayant oublié les livres préférés du fiston.
L'histoire du soir, on n'y coupe pas. Faut remplacer, en direct et sans filet.

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Published by Clarinesse - dans Enfantillages
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commentaires

luc 19/04/2008 11:57

péesse;
..."Desproges" sans "s", il n'y en avait qu'un.

Clarinesse 19/04/2008 23:06


Oh vous savez, les accords des noms composés, on s'y perd, mon brave Monsieur. J'vous en mets treize à la douzaine, pour la peine.
Mais au fait, de quoi causé-je ? Si quelqu'un le sait, ça m'arrangerait...


luc 19/04/2008 11:32

le "cauchemar gentil" est peut être un pléonasme à l'envers dans sa 'tite tête...
quoique!
de toute façon il flirte avec la tautologie de très près...
Un nouveau Desproge?
à surveiller sinon à méditer

Clarinesse 19/04/2008 23:04


Il en a déjà le prénom. Et ce n'est pas un hasard. Si seulement...


Saint Ex. 18/04/2008 15:53

cependant que la queue du dragon n'en fait qu'à sa tête,...
voir dédicace toute spéciale en date du 18 avril

Clarinesse 19/04/2008 02:20


J'y cours, j'y cours.


richard 11/04/2008 00:15

"Pendant que les princesses dorment, nous nous dragons dans la rue"
Leon Boum

Clarinesse 19/04/2008 01:59


J'adore pouéter moi aussi.


dominique boudou 09/04/2008 19:29

Représentant la ligue de défense des dragons, je proteste : il y en a qui sont sympas.

Clarinesse 19/04/2008 01:58



C'est drôle, mais à quelques mots près, c'est exactement ce que me répondit le destinataire premier de cet apologue. Il faut dire qu'à la sempiternelle question qui surgit dans sa bouche
enfantine à la vue de chaque nouveau personnage ou animal encore inconnu à son répertoire : "Il est gentil ou il est méchant, celui-là ?", on prend toujours soin d'arracher les préjugés à la
racine en précisant que "quels que soient l'espèce ou le type en question, il y en a toujours des gentils et des méchants. Et qu'en plus, souvent, le même personnage peut être parfois
gentil et parfois méchant. Tout en prenant soin de distinguer "dangereux" de "méchant", afin de ne pas donner de connotation indûment morale à un phénomène naturel : "Ce n'est pas parce que
le tigre est dangereux qu'il est méchant."

Ceci dit, à force de lui avoir inculqué le relativisme à l'âge des biberons, on se trouve devant une situation lexicale assez ardue : ayant découvert depuis peu le mot "cauchemar", il me soutient
mordicus qu'il fait des cauchemars "gentils". J'ai essayé de lui expliquer qu'un cauchemar se définissant comme un "rêve méchant", il y avait contradiction dans les termes à prétendre avoir vu un
"rêve méchant gentil", mais il reste aussi insensible à la boiterie de ce sophisme que Gorgias face à Platon.



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