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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 21:26

Platon avait offert un Banquet, mais je me contenterai pour ce soir de quelques miettes apéritives, afin de ne pas trop laisser sur sa faim Loïs de Murphy à qui j'avais proposé, il y a quelque chose comme presque un mois, un petit récapitulatif sur la tendance inhérente de toute démocratie à glisser vers la tyrannie, à la suite d'un article de son cru sur l'ère joyeuse que nous vivons aujourd'hui.

" La forme de la vertu est une et la forme du vice est multiple. [...]
-Il se pourrait qu'il y ait autant d'espèces d'âmes qu'il y a de constitutions politiques.
-Et combien ?
- Cinq espèces de constitutions et cinq espèces d'âmes."
J'abrège la suite, car les lenteurs parasitées de "Tu l'as dit, il en est ainsi et c'est cela même" des dialogues socratiques m'ont toujours quelque peu agacé l'épiderme.
 La première consacre "le règne du meilleur : la monarchie, ou des meilleurs, l'aristocratie."
            Platon, République, livre IV, 445c-445e.

Quatre livres et cent pages plus tard, on a droit à l'énumération des quatre autres régimes politiques, qui constituent tous des déviations du premier type de constitution, considéré comme idéal par Platon, à savoir la monarchie, ou sa variante, l'aristocratie.
Chacune de ces quatre déviations porte en elle le germe de la suivante :

"Comme tout ce qui naît est sujet à la corruption, ce système de gouvernement ne durera pas toujours."
L'aristocratie peut se muer en timocratie, quand l'excellence se corrompt dans la soif des honneurs et l'ambition personnelle.
Puis vient l'oligarchie, "le gouvernement qui est fondé sur le cens, où les riches commandent, et où le pauvre ne participe pas au pouvoir. [...]
- Comment passe-t-on de la timocratie à l'oligarchie ?
- [...] Ce trésor que chacun emplit d'or, perd la timocratie. D'abord les citoyens se découvrent des sujets de dépenses, puis, pour y pourvoir, ils tournent la loi. [...] Et plus ils ont d'estime pour la richesse, moins ils en ont pour la vertu. [...] Alors ils fixent un cens. [...]
On ne prévient pas ce désordre dans le gouvernement oligarchique, autrement les uns n'y seraient pas riches à l'excès et les autres dans un complet dénuement. [...] Quand il était riche et dépensait son bien, cet homme était-il utile à la cité ? Ou bien, tout en passant pour l'un des chefs, n'était-il en réalité ni chef, ni serviteur de l'Etat, mais simplement dissipateur de son bien ? [...]
-Or, dans les cités oligarchiques, presque tous les citoyens sont pauvres,"
et leur révolte est de plus en plus difficilement contenue par la force, jusqu'à ce qu'ils prennent le pouvoir à leur tour et instaurent une démocratie. 
Laquelle se fonde sur le pouvoir donné au plus grand nombre.
Mais les vices et les instincts les plus bas étant plus répandus que les vertus, la démocratie étant le règne du plus grand nombre, elle est aussi le règne de tendances les moins vertueuses de l'âme humaine, et tend immanquablement vers le chaos et la violence, qui finit par se résoudre en tyrannie.
"Si bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent. [...]
Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues; [...] Les vieillards, de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens [...] de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.
Et c'est là, en toute jeunesse, en toute beauté, la naissance de la tyrannie.
Ainsi l'excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l'individu, et dans l'Etat."
           extraits du livre VIII de la République, Platon.

Dans les Politiques, Aristote rejoint cette analyse du processus de corruption inhérente à chaque régime politique, mais, plus pragmatique, il renonce à distinguer un unique gouvernement idéal pour en considérer trois possibles, chacun mis en regard de sa version viciée :
la monarchie menacée par la tyrannie, 
l'aristocratie corrompue en oligarchie, 
la démocratie pervertie en démagogie.

Voilà, c'était le quart d'heure nécessaire de Messieurs Cyclopèdes.

Sans oublier Churchill :
"La démocratie est un mauvais système, mais il n'y en a pas de meilleur."

Et le mot de la fin à G.B Shaw :
"La démocratie est un système qui garantit que nous ne soyons pas gouvernés mieux que nous ne le méritons." (Merci à Martin pour le cadeau de la citation). 

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commentaires

martin cadeau 05/04/2008 11:28

Comme j'aime vous lire !
A Churchill je préfère G.B.Shaw qui pointe ici notre responsabilité évidente dans l'infortune qui est la nôtre, et que nous n'avons pas volée, finalement !
"La démocratie est un système qui garantit que nous ne soyons pas gouvernés mieux que nous ne le méritons."
Bon week-end Clarinesse :)

Clarinesse 05/04/2008 11:43


Wonderful ! Je ne connaissais pas non plus cette citation de Shaw, qui résume très exactement la réalité de la démocratie. Je me permets de l'intégrer aux deux textes concernés. La
multiplication des bons mots, c'est comme celle des petits pains : ça ne coûte rien.


Fardoise 22/03/2008 11:44

Churchill était d'une grande clairvoyance, on le résume un peu trop à son cigare. Loïs a bien raison de te demander cette mise au point, elle est toujours nécessaire. J'ai toujours l'impression que tout le monde connait l'origine de ces mots... j'ai sans doute encore des illusions.

Clarinesse 22/03/2008 17:34


Tu ne crois pas si bien dire : une étude menée en Angleterre et aperçue sur le Web, révèle que 20% des adolescents britanniques croient que Winston Churchill est un personnage inventé, alors que +
de la moitié croient que le roi Arthur, Sherlock Holmes ou Robin des Bois ont réellement existé !!! Elle est belle, notre démocratie qui oublie de donner des repères élémentaires à ceux qui auront
le droit de vote sans avoir été détrompés !


Clarinesse 20/03/2008 22:15

A TOUS : Ah ben ça alors, avec sa maintenance d'aujourd'hui, Over-blog m'a mangé toutes mes réponses à vos commentaires sur cet article ! Pourtant, je ne laisse jamais un message sans retour.
J'vais essayer de les récupérer.

dom 20/03/2008 15:20

Les grecs imagineaient que l'histoire a ses saisons : pour Socrate, le passage de l'aristocratie à la timocratie est aussi naturel que le passage de l'été à l'automne, du chaud au froid. Cette révolution perpétuelle de l'histoire est un lieu commun chez les grecs.
Je me permets de préciser que la meilleure constitution pour Socrate est la monarchie, gouvernée par un roi philosophie et par toute une administration de petits philosophes hardis et mélomanes (les "gardiens"). Communauté des femmes, des enfants et des biens, sélection des meilleurs spécimens de la cité dès l'enfance pour les former à la magistrature, interdiction de toute musique et poème mollasson, lascif, contraire aux canons décrétés par le roi, voilà grosso modo une partie de la législation souhaitée par Socrate dans la République.

Clarinesse 20/03/2008 17:48



Bien sûr, la nécessaire dégénérescence de tout ce qui existe ici-bas hors des sphères de l'idéal place (avec raison me semble-t-il) les régimes politiques sur le même plan que les saisons. Il est
de toutes façons évident que les civilisations se succèdent, de leur naissance à leur mort, après un plus ou moins brillant apogée. N'était la donnée nouvelle de la technologie qui change un peu
la donne, il semble clair que la nôtre a depuis un certain temps déjà dépassé son acmé. Quant à l'aristocratie et à la monarchie chez Platon, vous n'avez pas tort, mais le caractère tellement
idéal de la seconde la rend un peu trop proche à mon goût d'un collectivisme totalitaire et eugéniste un peu périlleux.



Lephauste 19/03/2008 22:35

J'ai tourné comme une âme en peine autour de l'agora jusqu'à ce que ce condensé plein de ... m'éclaire la caverne. Lumineuse est la pensée de celui qui n'ayant pas à chercher le pain pour faire les toast prend le temps de regarder autour de lui et d'en tirer matière à nous faire penser, quelques siècles après qu'il ait avalé ses sandales, à ce que nous aimerions que l'homme imagine comme façon de vivre ensemble. Pardonnez moi mais pour moi, par contre n'est qu'un gros sabot pensif. La démocratie du lave-vaisselle se passerait que j'y mêle le merveilleux outil que sont mes mains ? Ferait beau voir ! Merci pour les miettes. Je me sens un peu rassasié.

Clarinesse 19/03/2008 23:00

"Le gros sabot pensif", serait-ce Platon ? Entre parenthèses, côté physique, ce n 'était pas la grâce incarnée : "Plato" signifiant approximativement "gros front difforme".

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