Platon avait offert un Banquet, mais je me contenterai pour ce soir de quelques miettes apéritives, afin de ne pas trop laisser
sur sa faim Loïs de Murphy à qui j'avais proposé, il y a quelque chose comme presque un mois, un petit récapitulatif sur la tendance inhérente de toute démocratie à glisser vers la tyrannie, à la
suite d'un article de son cru sur l'ère joyeuse que nous vivons aujourd'hui.
" La forme de la vertu est une et la forme du vice est multiple. [...]
-Il se pourrait qu'il y ait autant d'espèces d'âmes qu'il y a de constitutions politiques.
-Et combien ?
- Cinq espèces de constitutions et cinq espèces d'âmes."
J'abrège la suite, car les lenteurs parasitées de "Tu l'as dit, il en est
ainsi et c'est cela même" des dialogues socratiques m'ont toujours quelque peu agacé l'épiderme.
La première consacre "le règne du meilleur : la monarchie, ou des meilleurs,
l'aristocratie."
Platon, République, livre IV, 445c-445e.
Quatre livres et cent pages plus tard, on a droit à l'énumération des quatre autres régimes politiques, qui constituent tous des déviations du premier type de constitution, considéré comme idéal
par Platon, à savoir la monarchie, ou sa variante, l'aristocratie.
Chacune de ces quatre déviations porte en elle le germe de la suivante :
"Comme tout ce qui naît est sujet à la corruption, ce système de gouvernement ne durera pas toujours."
L'aristocratie peut se muer en timocratie, quand l'excellence se corrompt dans la
soif des honneurs et l'ambition personnelle.
Puis vient l'oligarchie, "le gouvernement qui est fondé sur
le cens, où les riches commandent, et où le pauvre ne participe pas au pouvoir. [...]
- Comment passe-t-on de la timocratie à l'oligarchie ?
- [...] Ce trésor que chacun emplit d'or, perd la timocratie. D'abord les citoyens se découvrent des sujets de dépenses, puis, pour y pourvoir, ils tournent la loi. [...] Et plus ils ont
d'estime pour la richesse, moins ils en ont pour la vertu. [...] Alors ils fixent un cens. [...]
On ne prévient pas ce désordre dans le gouvernement oligarchique, autrement les uns n'y seraient pas riches à l'excès et les autres dans un complet dénuement. [...] Quand il était riche et
dépensait son bien, cet homme était-il utile à la cité ? Ou bien, tout en passant pour l'un des chefs, n'était-il en réalité ni chef, ni serviteur de l'Etat, mais simplement dissipateur de son
bien ? [...]
-Or, dans les cités oligarchiques, presque tous les citoyens sont pauvres," et leur révolte est de plus en plus difficilement contenue par la force, jusqu'à ce qu'ils prennent le
pouvoir à leur tour et instaurent une démocratie.
Laquelle se fonde sur le pouvoir donné au plus grand nombre.
Mais les vices et les instincts les plus bas étant plus répandus que les vertus, la démocratie étant le règne du plus grand nombre, elle est aussi le règne de tendances les moins vertueuses de
l'âme humaine, et tend immanquablement vers le chaos et la violence, qui finit par se résoudre en tyrannie.
"Si bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent.
[...]
Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues; [...] Les vieillards, de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens [...] de peur
de passer pour ennuyeux et despotiques.
Et c'est là, en toute jeunesse, en toute beauté, la naissance de la tyrannie.
Ainsi l'excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l'individu, et dans l'Etat."
extraits du livre VIII
de la République, Platon.
Dans les Politiques, Aristote rejoint cette analyse du processus de corruption inhérente à chaque régime politique, mais, plus pragmatique, il renonce à distinguer un unique
gouvernement idéal pour en considérer trois possibles, chacun mis en regard de sa version viciée :
la monarchie menacée par la tyrannie,
l'aristocratie corrompue en oligarchie,
la démocratie pervertie en démagogie.
Voilà, c'était le quart d'heure nécessaire de Messieurs Cyclopèdes.
Sans oublier Churchill :
"La démocratie est un mauvais système, mais il n'y en a pas de meilleur."
Et le mot de la fin à G.B Shaw :
"La démocratie est un système qui garantit que nous ne soyons pas gouvernés mieux que nous ne le méritons." (Merci à Martin pour le cadeau de la citation).
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