Je serais curieuse de savoir combien de gens ont eu au moins une fois,
assez précisément pour en concevoir les détails les plus pratiques,
la volonté d'en finir avec leur existence ici-bas.
Probablement l'inverse est-il plus rare.
Je n'ai cependant jamais pu dépasser l'étape rédhibitoire de la lettre d'adieu.
En effet, outre la pensée de la peine infligée à ceux à qui je dois la vie ou qui me la doivent, le testament d'un départ volontaire demeure pour moi une aporie épistolaire.
Ecrire, c'est construire. C'est rebâtir une identité disloquée et soudain rassemblée par les mots.
Laisser un texte, c'est retisser les liens avec les rives de l'être.
C'est retrouver la maîtrise du monde par le verbe.
Dire les impasses, c'est les situer, c'est déjà savoir les éviter.
C'est faire reculer le chaos.
Et j'aime trop l'ordre pour avoir encore envie de partir une fois les blessures bien alignées sur le papier, les désordres bien repassés sur la feuille, les étouffoirs bien dépliés dans les
poumons des phrases ;
les assommoirs bien assommés sous les coups de boutoir des mots qui sonnent le glas des tracas.
Larguer les amarres ou jeter l'encre, il faut choisir.
Probablement n'ai-je jamais atteint ce point de non retour du désespoir vrai, inconsolable et insoluble dans les mots.
C'est bon signe de se savoir sauvée, toujours, du chaos par l'écriture.
Un petit tour de mots et le mal est joué.
La musique du verbe retend l'arc asthénique de nos forces trop lasses.
réponse de : Clarinesse (site web)
le: 07/03/2008 07:32:32
Texte magnifique. Par contre, le verbe et l'écriture ne sont pas toujours un rempart si on recense les psy et écrivains qui ont choisi cette fin.
commentaire n° : 3
posté par :
Loïs de Murphy
(site web)
le: 07/03/2008 20:41:22
Hélas oui. Ce rempart-là cède comme tous les autres. Et la liste est longue en effet des écrivains qui ont choisi de partir plutôt que de pourrir. Mais il y a de la noblesse dans cette éthique de stoïcien.
PS : Tu as écrit le tout premier commentaire sur ce petit blog il y a deux mois maintenant. Et celui-ci est le centième ! Etrange coïncidence, n'est-il pas ? Je vais me faire un thé pour fêter ça.
réponse de : Clarinesse (site web)
le: 07/03/2008 21:11:12
Aujourd'hui justement je me disais qu'il a été créé l'affect pour nous retenir à la vie. C'est malin, c'est bien vu car les larmes de ceux qui nous sont chers nous blessent alors que les notres nous consolent...et... toujours délectable cette écriture...la tienne ....
réponse de : Clarinesse (site web)
le: 08/03/2008 23:07:14
Houlà mais des lettres d'adieu j'en ai écrit des bottes de fleurs fanées, tout spécialement. Je ne les ai pas envoyées, voilà tout. Elles sont dans des sacs et des cartons de correspondances comme des flacons de poison violent. Houlà, le ridicule réveil de celui qui se pendant haut et un peu court se retrouve avec une bosse au front, un morceau du plafond sur les genoux et assis à demi sur la cuvette des toilettes, plus qu'à moitié fendue... La mort qui n'en veut pas toujours, se charge de nous renvoyer à nous même.
Mil bon salut et remerciements pour les exclamations qui me coupent un peu le souffle mais pas la verve.
Même si ce mode de départ ne constitue guère mon véhicule de prédilection, merci de cette description si crue et si aiguë qui suffit à rappeler à l'amour de la vie. Le ridicule ne tue pas, cela reste à voir. Mais quand se tuer est ridicule, on n'y survit pas. Tant pis pour la contradiction.
réponse de : Clarinesse (site web)
le: 12/03/2008 15:14:23