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29 janvier 2008 2 29 /01 /janvier /2008 22:10

A-t-on jamais trouvé jouet plus fabuleux que le langage ?
Seul jeu laissé à la portée des damnés d’Auschwitz et d'ailleurs. 
Combien les mots en ont-ils sauvés de l’abandon et de la folie, griffonnés à la sauvette sur des brisures de papier écorché ?
Langage. L’homme sans la bête.
Intégralement gratuit si l’on oublie ce qu’il a coûté de jubilatoires efforts pour l’acquérir.
Merveilleusement léger. Sans poids et sans volume. 
Voyageur sans bagages mais si riche.
Absolument infini dans les multiples combinaisons qu’il offre aux mots de se féconder entre eux. Nul jeu de Mécano, nul Kamasutra n’offre autant de possibilités.

« En desserrant de son mieux les règles mécaniques d’assemblage des mots, en les libérant des attractions banales de la logique et de l’habitude, en les laissant « tomber » dans un vide intérieur à la manière de ces pluies d’atomes crochus qu’imaginait Lucrèce, en mettant son orgueil dans une surnaturelle neutralité, [l’écrivain] observera et suivra aveuglément entre eux de secrètes attractions magnétiques, il laissera « les mots faire l’amour » et un monde insolite finalement se recomposer à travers eux en liberté. »
   Julien Gracq, André Breton, quelques aspects de l’écrivain.


Respecter le langage exige de l’écrivain ce que le musicien obtient de son instrument, le peintre de ses couleurs, ce que le psychologue s’impose avec son patient.
Il faut le faire clamer son si beau sens, le malmener assez pour le pousser dans ses retranchements et en faire surgir la résonance juste, mais ne jamais le disloquer.
Le faire sonner pour que le sens jaillisse vif de ses entrailles, mais non le briser.
Il faut lui permettre de déployer ses plumes, non lui tordre les ailes.
Malaxer sa chair de mots, mais ne pas rompre les os de ses phrases.
L’opulence du vocabulaire reste lettre morte, enfermée dans les moisissures d’un coffre-fort verrouillé au fond d’une cave, sans la force d’une belle et saine grammaire pour la porter.
Faire fuser les verrous des (mal-)façons de parler, mais ne pas pulvériser les joyaux de son âme.

Version bavarde du roseau pensant de Pascal : le roseau parlant.
Maîtriser le langage, 
c'est maîtriser ce qu'on connaît et qu'on ignore du monde.
Dire un échec, c'est le transformer en demi-victoire.
Comme un enfant qui chante dans les ténèbres pour conjurer sa terreur.

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commentaires

PauleM 30/01/2008 17:55

Rencontrer une amoureuse et de Gracq et de Mrs Gaskell, voilà de quoi illuminer ma journée!.... Décidément, ce monde n'est pas tout mauvais.

Clarinesse 30/01/2008 18:20

Tout pareil !

madamedekeravel 30/01/2008 10:48

Rendre à César ...

madamedekeravel 30/01/2008 09:27

C'est beau ce que dit Gracq ! "L'homme sans la bête" ...
Cependant je ne suis pas prête pour cela à abandonner complètement le Kamasutra, qui est un autre langage typiquement humain, gratuit mais si riche, et qui en a sauvé beaucoup de l'abandon et de la folie
;-)

Clarinesse 30/01/2008 09:52

"C'est pas faux non plus", comme dirait Perceval. C'est fou ce que ça a de ressources, un être humain, quand même...PS : Euh, "l'homme sans la bête", ce n'est pas de Gracq, c'est de votre humble servante, mais l'attribution me flatte, même si elle n'est due qu'à une police de caractère confuse, défaut auquel je viens de remédier.

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