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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 19:45

Il se trouve que j'ai eu l'extrême imprudence de prétendre essayer de passer l'agreg.
La première fois vit une espèce de flaque admissible parfaitement bredouillante à l'oral.
La seconde donna ce qui suit, après quelques mois à y avoir travaillé, sans acharnenement, certes,
mais un peu tout de même : sauf sur l'un des quatre auteurs au programme de l'écrit. 
Mais voilà, la dissert est tombée sur celui-là, le plus improbable, 
le trop classique  : Molière, seul à être resté au programme depuis deux ans 
(le reste étant renouvelé chaque année). Il n'était encore JAMAIS 
arrivé que l'auteur "redoublant" tombe, depuis plus de vingt ans que le concours existe. C'est fait. Il est tombé, et moi avec. Comme beaucoup, j'avais fait l'impasse
dessus, pas seulement par pronostic de probabilité, mais parce qu'il me gonfle. Enormément. En plus, on avait Gracq, sublime, qui vient de mourir, et qui, du coup, 
a toutes les chances de tomber à l'externe. Les veinards. 
Et Diderot, et Verlaine. Bon, tant pis, comme dirait l'orgue.
Pas de regrets, en tous cas. 
Je suis curieusement euphorique, libérée. Je suis pouët, j'vous dis.
Si Molière tombait, j'm'étais juré d'injurier le jury (Ô le polyptote) sur ma copie avant de partir, au bout des deux heures trente réglementaires (sur sept). Pari tenu.
Si ça vous dit de lire une pleine copie double (pile poil, pour pas gâcher d'papier. )
d'alexandrins de mirliton on ne peut plus pompiers, voici ma copie
que j'ai pu recopier, puis retaper, puisqu'il me restait du temps, forcément.
              J'espère que ça vous fera rire moitié autant que moi.
              J'avais vraiment du mal à m' ret'nir de pouffer 
              en comptant sur mes doigts dans la salle d'examen
(encore deux alexandrins tétramètres, ou presque. Ca devient pathologique.)
                                                            Et vive la liberté !

Les stances d’Agreg.

« Les hommes sont mortels, les esprits éternels.
Si l’on veut que son œuvre à son siècle survive
Il vaut mieux dédaigner les combats de personnes
Et atteindre la gloire où toute idée résonne
Au-delà des querelles vaines et naïves.
L’ambition de grandeur se joint à la noblesse
Se défie des intrigues et fait fi des bassesses. »
On pourrait par ces vers d’un auteur oublié
Du grand siècle, ami du dramaturge.
Justifier l’attitude adoptée par Molière,
« Impromptu de Versailles » en ces lignes :
[Citation du sujet]  « Il disait que rien ne lui donnait du déplaisir comme d’être accusé de regarder quelqu’un dans les portraits qu’il fait ; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu’il représente sont des personnages en l’air, et des fantômes proprement, qu’il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs. »
Cette déclaration, forme d’autoportrait,
Sonne un peu comme un art poétique, et de fait
Ce sont bien des « fantômes », fantoches esquissés
Qu’il nous donne à entendre, à voir, à regarder.

Il est bien entendu que Monsieur de Molière
A bâti son Empire sur des caricatures,
Des archétypes, des schémas aux lignes claires,
Une œuvre enfin qui, paraît-il, a l’art de plaire.
Mais ce n’est pas, du moins toujours, littérature.

Certes enfin, on est lassé de cet esprit
Si parisien et si français : la moquerie.
Pourquoi sans fin doit-on encore ressasser
Ces mêmes comédies, sempiternellement,
Qui ne font avancer ni l'art ni la pensée,
Mais figent un pays s’auto-congratulant ?

                  On a envie de préférer
                  A la molle déconfiture
                  De ce « Monsieur de Pourceaugnac »
                  Les fulgurances d’écriture
                  De Cyrano de Bergerac,
                  Et tant pis s’il est condamné
                  Par ceux qui boudent leur plaisir.
                  Pourquoi toujours faut-il rougir
                  D’abandonner sa moue critique
                  Devant des vers si esthétiques ?


Oui, bien sûr, la satire est utile en un siècle
Où il vaut mieux rester « malade imaginaire »
Que de tomber entre les mains de tortionnaires
Maniant la médecine comme une arme funeste.
« L’amour médecin » est bien plus sain, n’en doutons pas
Que l’ignorant trop dogmatique et ses faux pas.


                                    ***

Ce n’est pas de l’effroi devant la page blanche
Ce n’est pas le dépit qui du fond de l’impasse
Surgit comme Méduse, et par malheur se penche
Sur les infortunés qui n’ont pas regardé
Dans la bonne direction, du côté des sujets.
Ces vers de mirliton n’ont pas d’autre ambition
Que de combattre avec les mots le temps qui passe.
                  Deux heures trente, c’est bien trop
                  Pour un cerveau en mal de mots.
Oh bien sûr, on pourrait resservir comme d’autres
Un infâme brouet de topoï, de poncifs,
De lieux communs, de ponts-aux-ânes, en bon apôtre,
Et commettre un devoir poussiéreux et poussif
Sur cet auteur trop souvent lu et trop connu.
Mais parmi les copies, il peut être plaisant
De trouver une épître impromptue ne craignant
Ni la foudre certaine du jury éconduit,
Ni les heures futures d’enseignant abruti.

Combattons nos ennuis respectifs et honnis.
- De correcteur, las d’essuyer tant de copies
Qui se prêtent docilement au jeu très sain
De l’excellence et du génie républicain.
- Du candidat qui par fierté, fort mal placée
Préfère encor se saborder et amuser
Peut-être un peu, avant la mort sur l’échafaud
Forte tête arrachant un sourire au bourreau.

Il n’en eût pas été ainsi, si Diderot
Et ses Salons avaient été les favoris,
Ou si Verlaine, bien que fade, était choisi.
[NDLR : C’est pas moi qui l’dis,
 c’est un critique tout c’qu’il y a de plus officiel,Jean-Pierre Richard]
Et quant à Gracq, le magnifique, le somptueux,
Comment peut-on lui préférer ce théâtreux ?
Que de choix polémiques, si durs à admettre.
Cette année, sous la dent, nous n'avons eu à mettre
De Diderot, sans les chefs d’œuvre éblouissants
Que les balbutiements d’un critique débutant.
[NDLR : C’est pas moi qui l’dis non plus,
 c’est bien connu, tous les profs le savent et le déplorent]
S’il semble de bon goût de jouer à ce jeu
Où le jury se plaît, perdant les laborieux,
Je m’en vais de ce pas retourner à ma plume,
Car c’est un peu lassant de jouer à l’enclume
Sous le fer des épreuves qui rougeoie, mais sans joie.


Pardonnez, je vous prie, cet acte de gloriole
Car ce n’est pas certain, quoi qu’en dît Cyrano :
« La haine est un carcan, mais c’est une auréole. »
Adieu donc, sans regrets, il n’est plus rien à taire.
La tête haute et dignement. Les espoirs gisent à Terre.


Ne perdons plus de temps. Pour finir, comparons
Comédies et romans, sans rime ni raison.

Quand même, que peut valoir : « Fi donc, Nicole ! » face à cela :

« Il sentait battre en lui une petite vague inerte et désespérée qui était comme le bord des larmes. »  ou encore :
« Il entrait dans un monde racheté, lavé de l’homme, collé à son ciel d’étoiles de ce même soulèvement pâmé qu’ont les océans vides. »
Julien Gracq, Un Balcon en Forêt. [NDLR : au programme aussi, of course]

[NDLR : Les trois œuvres de Molière au programme sont citées dans les premières strophes :
Monsieur de Pourceaugnac, Le Malade Imaginaire, L’Amour médecin
.]

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Published by Clarinesse - dans Echappées poétiques
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commentaires

Arthémisia 28/12/2008 19:06

Epreuve pratique de licence d'Arts Plas; un type qui attendait à côté de moi dans les escaliers m'a proposé un joint; Je n'avais jamais fumé de pétard de ma vie...j'ai...refusé et eu ma licence!!!
souvenir-souvenir!

Clarinesse 29/12/2008 08:58


:))


Arthémisia 28/12/2008 14:42

J'imagine ta jubilation avant de rendre ta copie!

Clarinesse 28/12/2008 18:10


Oui, tu l'as dit, et surtout en l'écrivant. Sérieusement, je me marrais (discrètement) en tapotant du doigt sur ma table pour compter les syllabes. Mes voisins pétrifiés de stress se demandaient ce
que j'avais fumé. Rien que du thé, pourtant. Du Earl Grey.


Loïs de Murphy 25/01/2008 22:32

Bravo ! Quelle maitrise, je reste pantoise !

Clarinesse 25/01/2008 22:52

Wouahh ! Merci, c'est gentil, mais c'est trop, fallait pas :°) En tous cas, ça fait plaisir. Je relirai ces messages quand le contre-coup de ma "gloriole suicidaire" sera là, et que j'aurai sous les yeux ma sale note et la liste des heureux admissibles, qui, eux, auront joué le jeu.

madamedekeravel 25/01/2008 08:38

ps : pour mettre un lien dans un comm, il suffit de faire un copier-coller de ta barre de navigation où il y a l'adresse de ta page, le lien se met tout seul (dans canalblog au moins ça marche)

Clarinesse 25/01/2008 14:53

Merci encore pour ton conseil sur le lien. C'est pourtant logique, mais l'informatique et moi, ça fait deux.

madamedekeravel 25/01/2008 08:30

Le jury a-t-il rit de vos impertinence ?
Où pointe malgré tout une indéniable science.
Du moins ne serez-vous pas trop déçue madame,
N'ayant pas travaillé au point de rendre l'âme.
Vous la repasserez cette agreg l'an prochain !
Et cette fois fois l'aurez, au feu j'en mets ma main !

Clarinesse 25/01/2008 14:44

J'ignore encore si le jury a ri de ma potacherie, car les résultats ne seront publiés que dans deux mois. Ceci dit, à moins d'avoir beaucoup d'humour, d'être comme moi lassé de Molière et de ne pas craindre la hiérarchie, ma paire de correcteurs m'octroiera sans nul doute, royalement, le demi-point réglementaire, sans aucune reconnaissance, les ingrats, pour leur avoir épargné la lecture d'une ènième copie bateau. Merci de vos jolis encouragements en vers. On pourrait ouvrir une école...

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