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2 janvier 2008 3 02 /01 /janvier /2008 22:28

 

Précisons que ce texte a été pondu en mars 2003, alors que la guerre en Irak faisait rage, la nuit suivant une réunion plénière tenue dans mon collège de ZEP suite à une recrudescence généralisée d' "incivilités". Et le concours de langues de bois et de cautères sur jambe itou qui nous y fut servi me laissa une belle colère qui préféra le silence d'un papier pour s'épancher.

Il fut remanié quelques jours plus tard après un conseil de classe particulièrement ramolli où toutes les excuses du monde furent trouvées par la hiérarchie aux élèves les plus insupportables aux yeux de tous les profs de l'équipe.

Tous les collègues auxquels j'ai fait lire ce brûlot semblaient y reconnaître leurs pensées.


I°/  Constat

 

 Il suffit d’observer les élèves d’un collège de ZEP dans la cour ou les couloirs pour constater à quel point les jeux et les déplacements se limitent trop souvent à des bousculades et des coups. Combien l’insupportable niveau sonore indique de manière tout aussi flagrante que les paroles redeviennent des cris primaires râpeux et gutturaux incompatibles avec toute pensée, que l’injure a remplacé le discours. Il n’est pas rare de ne pas trouver dans une classe un seul élève capable d’écrire une courte phrase sans deux ou trois fautes d’orthographe ou de syntaxe.

Or on ne cesse, depuis des années, de diminuer la part de la grammaire dans l'enseignement du français, ne cessant de moquer les automatismes stériles de la conjugaison et l'orthographe, cette science des ânes qui n'apprend pas à réfléchir. Funeste erreur ! 
 Est-il besoin de rappeler que maîtriser la syntaxe nécessite de posséder une logique élémentaire, que respecter l’orthographe permet et exige à la fois de connaître l’histoire sémantique et linguistique grâce à l’étymologie, et que la richesse du vocabulaire est la condition indispensable d’une réflexion élaborée ? On ne peut pas apprendre à penser si l’on ne peut exprimer clairement ses idées, si l’on ne maîtrise pas sa langue. Syntaxe de la phrase, synthèse de la pensée.

 Certains élèves semblent ne pas avoir accédé au stade du langage et font davantage songer à un troupeau belliqueux qu’à un groupe de personnes humaines. Laissés à l’abandon, ils régressent, retournant à l’état sauvage. Il est urgent de se souvenir de cette parole d’humaniste : « On ne naît pas homme. On le devient ». Jamais acquise, la civilisation se construit à chaque génération. L’humanité se cultive.
  C'est là toute la beauté de ce merveilleux terme :"les humanités". Si George W. Bush était un homme d’Etat pétri de culture classique et universelle, il serait capable d’appréhender le monde de manière moins binaire et manichéenne, en profondeur et en perspective. Si l’Américain moyen passait un peu plus de temps à lire qu’à s’immerger dans des jeux vidéo meurtriers, si le sport ne constituait pas souvent la discipline la plus prestigieuse des établissements scolaires, peut-être les Etats-Unis respecteraient-ils davantage la culture des autres peuples. Mais ils ignorent jusqu’au sens de ce mot. Ils ignorent, ivres de leur toute puissance, qu’ils sont en train de meurtrir le berceau de la civilisation, l’antique Babylone si puissante et raffinée. Comment pourraient-ils avoir conscience de ces richesses architecturales et artistiques qu’ils protègent moins que le ministère du pétrole, de la naissance des langues indo-européennes et de l’écriture, eux qui ne savent presque plus lire ?
 L’absurde ravage du Rivage est insondable. (Al Irak signifie rivage en arabe, le pays irrigué par les fleuves, la Mésopotamie.) Il est tellement plus facile d’écouter les fanatismes hurlant le nom de Dieu de part et d’autre, tandis que les certitudes s’entretuent et que les dollars s’amoncellent en chuchotant. Digression close. Retour au collège.
 N’est-il toutefois pas vain de se lamenter avec nostalgie sur une inéluctable décadence de la culture occidentale ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » écrivait Paul Valéry au lendemain du carnage de la première guerre mondiale. Les corps furent massacrés à Verdun, les esprits le sont dans les collèges de ZEP. Les professeurs envoyés sur le front des cités ont leur lot de visions d’horreurs. Il faut voir dans quel état ils arrivent parfois dans la salle des professeurs après une heure de cours dans une classe pénible. Leur épuisement nerveux, leur délabrement moral est comparable à l’état alarmant d’un soldat traumatisé qui se réfugie dans sa tranchée après une sortie risquée sous le feu ennemi. L’Etat abandonne ses enseignants, tout comme les officiers se souciaient bien peu du sort de leur chair à canon.
 Sous prétexte d’égalitarisme, le collège unique est une gigantesque machine à broyer les intelligences et les énergies dans un brouhaha informe, à couper les têtes trop éveillées qui dépassent, mais aussi les mains des élèves qui ne demanderaient qu’à les exercer dans l’apprentissage d’un métier technique. Les moins à l’aise s’ennuient en perturbant la progression des autres, lesquels n’exploitent qu’une infime partie de leurs capacités intellectuelles. Et c'est alors le droit fondamental à l'éducation qui est bafoué par les perturbateurs, puisqu'ils empêchent les élèves désireux de s'instruire d'accéder au savoir. Une telle injustice est-elle acceptable au sein de l'école de la République ? Poser la question en ces termes change quelque peu la réponse toute faite opposée par les tenants de l'égalitarisme absolu.

Il ne s'agit pas de livrer aux entreprises de petits jeunes prêts à l'emploi et à l'asservissement. Il s'agit de diversifier les apprentissages selon les besoins de chacun. De faire de la pédagogie différenciée, non pas au sein d'une même classe de 25 ou 30 élèves, ce qui relève de la haute voltige, mais au sein d'un même établissement, avec des filières distinctes dès le collège, sans attendre le lycée. Pourquoi serait-ce plus discriminatoire à 12 qu'à 16 ans ? Il ne s'agit pas de les aiguiller vers une voie verrouillée à l'âge tendre de la Playstation. Mais de reconnaître que tous n'ont pas les mêmes centres d'intérêt, et que respecter cette évidence à l'âge explosif de l'adolescence éviterait bien du tourment à tous. Il ne s'agit en rien de créer prématurément des filières préprofessionnelles, mais de donner à de futurs citoyens qui quitteront la filière générale à 16 ans un solide bagage fondamental au lieu de pinailler sur les subtilités du passé simple ou de tel genre littéraire dont ils n'ont que faire, et dont pourtant auront besoin ceux qui continueront vers des études plus longues et qu'on ne peut donc négliger en cours. Avec des passerelles possibles en fin de chaque cycle, comme il en existe déjà entre les lycées professionnels et les autres, pour ceux qui auraient eu besoin de ce détour pour consolider leurs fondamentaux avant de reprendre ensuite des études au plus long cours. Car l'on s'adresse actuellement à un spécimen d'élève moyen qui n'existe pas, au lieu de tenir compte des spécificités de chacun. Il ne s'agit pas non plus, loin de là, de se contenter de faire lire des notices d'ordinateurs aux moins réceptifs des élèves et de renoncer à leur transmettre de grands textes. Il s'agit de les leur donner à lire, de les leur lire, parfois, quand ils ne le peuvent pas eux-mêmes, sans s'appesantir sur le nom savant de telle figure de style, sur tel détail linguistique pour goûter au pur plaisir des chefs d'oeuvre qui révèlent l'universelle puissance des grands sentiments humains. Ainsi  est-il tout à fait possible de conduire toute une classe de 4ème dont pas un seul élève ne sait vraiment lire (c'est-à-dire comprendre ce qu'il lit sans ânonner) à se passionner pour Cyrano de Bergerac ou pour Le Cid. Mais ce miracle ne peut se faire sans dégâts que dans une classe assez homogène pour ne pas sacrifier ceux qui auraient besoin de connaissances plus précises. Et à quel prix, en outre ?

 Avec humour, cette digne élégance du désespoir, on s’amuse de ces élèves confortablement avachis sur leurs chaises comme des pachas, attendant grassement que les humbles et besogneux professeurs déposent à leurs pieds quelques bribes de savoir, qu’ils rejettent à grands cris indignés d’altesse offensée si les offrandes ne sont pas emballées sous une apparence séduisante et assez ludique à leur goût. Je ne suis pas devenue professeur pour éventer des apprentis despotes ! Faut-il leur rappeler que les pachas étaient les détenteurs du pouvoir dans un Empire Ottoman cultivant la corruption des uns et la servitude des autres ? Ce modèle ne correspond pas exactement à l’idéal républicain que l’école est censée représenter et transmettre. L’école n’est pas un cirque ! Le professeur n’est pas un clown qui fait son numéro en mendiant les faveurs de son public.

II°/  Analyse

 On a idolâtré l’enfant-roi, centrant le système scolaire autour de lui et non autour du savoir. Faut-il rappeler que le centre d’un système est immobile ? Que ce serait alors considérer les professeurs et les connaissances comme de serviles satellites gravitant autour du roi soleil, comme si c’était à la culture de s’abaisser vers l’enfant, et non à lui de s’élever vers elle ? Le grand prêtre Philippe Meirieu a oublié le sens du mot élève, celui qui s’élève, celui qu’on élève, tout comme le rôle du professeur, peau de chagrin sans cesse rétrécie, assimilée à la pauvre fonction d’animateur.
 Cynique hypocrisie des uns, affligeante naïveté des autres. Incohérence, inconséquence. « C’est aux enfants d’apprendre à vivre aux adultes », entend-on ici et là de quelques bouches angélistes. Bien sûr, on peut s’inspirer de la gaieté enfantine, de l’enthousiasme juvénile, pour régénérer nos lassitudes adultes. Mais c’est à nous qu’il incombe de structurer ces énergies.
  A force d’écouter les jeunes, on oublie que c’est en écoutant les adultes que l’enfant apprend à parler, que l’adolescent apprend à penser, ne serait-ce qu’en réaction contre les préceptes éducatifs. Il faut d’abord construire avant de déconstruire. Comment accomplir le rite initiatique de la révolte iconoclaste qui marque le passage à l’âge adulte si l’on n’a pas d’héritage contre lequel se rebeller ? On s’accorde à déplorer la perte des repères, mais on ne se résout pas à leur en donner. Certes, il faut comprendre à qui l’on s’adresse pour faire passer un message. Mais l’écoute est un moyen de transmettre un contenu, non une fin en soi.
 Encore faut-il savoir ce que l’on veut transmettre. Et c’est là que le bât blesse. Car écouter est une attitude bien pratique et fort sympathique quand on ne sait que dire. Il suffit de voir à quel point nos sociétés idolâtrent la communication depuis le naufrage des idéologies dans lequel les idées semblent avoir sombré elles aussi.
 On ne se lasse pas de la décliner sur ces deux modes privilégiés : la publicité qui remplace les pensées par les images, et les débats creux qui brassent du vide. Les campagnes électorales se déroulent maintenant sous la houlette de conseillers en marketing, vendant des hommes politiques comme des marques de lessive. « J’ai perdu cette élection ? Seule est en cause la couleur de ma cravate. Remettre en question mes idées ? Vous n’y pensez pas ! Noyées dans mes slogans sirupeux, elles s’y sont dissoutes. D’ailleurs, je ne disais pas autre chose que mon concurrent, à l’écoute comme moi des sondages de consommateurs, pardon…, d’électeurs.»
 On ne sait plus que penser, on ne sait plus que transmettre, on est un adulte paumé, et on sourit, et on communique, et on écoute des injures en dodelinant de la tête. On entérine des malaises, on constate des comportements inadmissibles, et on ne propose rien pour s’y substituer. Professeur ou politique, on est à bout d’arguments, incapable d’assumer un discours structuré. Alors on propose des slogans bien pensants mais mal pensés imprimés sur des T-shirts pour masquer sa démission. On s’agite au lieu d’agir. On substitue des logos (comme ceux de Nike ou Adidas) au logos (celui de Platon et d’Aristote), la société de consommation à celle de la culture, le bruit au discours.
 Il faut tout de même savoir que les pédagogues qui ont les faveurs des princes du rectorat continuent d’opposer béatement le savoir à la réflexion, les connaissances à l’esprit critique. On stigmatise les tenants de la transmission du savoir, accusés d’hérésie réactionnaire en pédagogie, auxquels on reproche de considérer les esprits comme des oies à gaver de connaissances alors qu’il faut « au contraire » leur « apprendre à apprendre », développer leur esprit critique, leur autonomie. De quel droit privons-nous nos élèves du savoir qui nous fut donné ? Cela s’appelle de la rétention d’informations. J’aimerais que ces théologiens de la pédagogie m’expliquent comment un élève peut réfléchir de façon pertinente s’il ne peut s’appuyer sur aucun savoir objectif. Comment ils comptent éveiller une intelligence s’ils la laissent vide. Montaigne ne se doutait pas, quand il préférait « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », qu’on pousserait l’absurdité jusqu’à préconiser la vacuité comme vertu.
 L’esprit critique est une faculté qui ne se transmet pas, sinon par l’exemple. Elle se développe dans l’intimité d’une conscience, et uniquement si on la nourrit de connaissances suffisamment consistantes pour qu’elle puisse ensuite y tisser un réseau de références, de relations, de réflexions. Comment un élève peut-il méditer sur un problème « citoyen » s’il n’a jamais entendu parler de Voltaire ; s’il ne sait même pas conjuguer les verbes devoir et pouvoir ; si, pour lui, le mot « cité » n’évoque que sa banlieue et non l’origine de la politique grecque ? S'il croit que la guerre de 14 a eu lieu au XIVème siècle (sic) ?
 Et l’on s’étonne que des enfants abandonnés au vide sidéral de leur ignorance native restent au contraire infiniment plus dépendants d’un conseil, d’une relecture adulte dès qu’ils sont confrontés à la solitude d’une tâche, si élémentaire soit-elle ? Sous prétexte de les rendre autonomes, on les a laissé mariner dans leurs questions sans leur apporter de réponses, laissant leur curiosité naturelle mourir de soif, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus envie de savoir. On a oublié que le petit d’homme est un mammifère, qu’il dépend, plus que toute autre espèce, de ceux qui l’éduquent et le nourrissent de lait et de savoir.
  Il est vrai que la diffusion des connaissances est telle, sur Internet notamment, qu’on peut croire inutile d’apprendre ce qu’il est si facile de consulter, disponible à tout moment d’un clic de souris. Mais on oublie alors qu’on ne peut chercher que ce qu’on sait déjà intuitivement, que vérifier et enrichir ses réminiscences cultivées, que ramifier ses pistes de réflexion de références nouvelles. Un esprit totalement vierge ne peut s’orienter dans un réseau si dense, si infini. Il n’a pas de repères, et se trouve à la merci de la première aberration venue.
 Et l’on oublie, qu’en toute bonne conscience, qu’en toute inconscience, à force de déifier la jeunesse et de mépriser la culture transmise par les adultes, on est en train de reproduire ce qu’ont fait tous les totalitarismes du XXe siècle, du nazisme au stalinisme, des jeunesses hitlériennes aux jeunesses communistes. Tout tyran qui se respecte se doit de glorifier, de courtiser la jeunesse, de la couper des références culturelles qui lui permettraient de réfléchir et de considérer avec circonspection son endoctrinement. Quoi de plus facile à manipuler qu’une foule jeune et ignorante, quand elle ne sait pratiquer le doute cartésien en prenant distance et hauteur ? Le terrain est prêt à l’emploi pour le premier dictateur venu, et pas celui auquel on pense.
 Qui sont les nouveaux tyrans ? Ils ne sont plus seulement politiques, mais économiques, mais financiers, mais médiatiques. Ce sont les « hommes pressés » de Noir Désir pour qui se « délient les cordons de la bourse », les producteurs de crétinerie télévisuelle « qui crachent la nourriture à ces yeux […] avides de [leur] pourriture, mieux que de la confiture à des cochons ». On croirait entendre Rupert Murdoch : « J’ai envahi le monde que je ne connais pas. Peu importe, j’en parle, peu importe, je sais. J’ai les hommes à mes pieds, huit milliards potentiels de crétins asservis ». 
 On se réserve le monopole d’un savoir verni et superficiel, et l’on maintient dans ses divertissements, au sens pascalien du terme, la masse du public qui ne sait qu’applaudir et huer sur commande aux singeries des animateurs qui s’agitent, pitoyables pantins. C’est justement cette dérive qui conduit à un élitisme pervers, réservant la culture à quelques uns, pendant qu’on maintient la majorité de la population dans une ignorance douillette et béate.
 Du pain et des jeux, et surtout, qu’ils oublient de penser ! Si l’avis du dernier des imbéciles semble équivaloir, sans aucun discernement, au raisonnement du plus fin des érudits, puisque tout égale n’importe quoi, que l’opinion de Loana vaut celle d’un chercheur au CNRS quel que soit le sujet, pourquoi se fatiguer à étudier ? On annihile toute dynamique d’apprentissage. L’ascenseur social et scolaire est en panne. Ce n’est plus seulement la reproduction des élites analysée par Bourdieu, c’est la reproduction des échecs. L’idée de tolérance est dévoyée, ainsi que celle d’égalité.
 Quant à l’idée de liberté si mal comprise, si desservie, peut-être les supposés gardiens du savoir embusqués dans les IUFM enfumés et englués d’idéologie dégoulinante, enseignant à des futurs professeurs un métier qu’ils n’ont souvent jamais pratiqué eux-mêmes dans les conditions auxquelles leurs stagiaires sont confrontés, peut-être pourraient-ils méditer cette phrase écrite il y a presque deux mille cinq cents ans :

« Quand le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter son enfant, quand le fils n’a ni respect ni crainte pour ses parents, quand le maître tremble devant ses élèves et les flatte, que les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues, qu’à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s’indignent et se révoltent, qu’ils méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, c’est là, en toute beauté, en toute jeunesse, la naissance de la tyrannie. Ainsi l’excès de liberté aboutit à un excès de servitude, et dans l’individu, et dans l’état. »
     Platon, (République, VIII, 563a-564a)

 On oublie que l’autonomie est le respect d’une loi intériorisée, et non l’absence de règle, et non l’anarchie. Qu’à trop avoir crié « il est interdit d’interdire », l’autonomie n’est plus possible. Les jeunes revendiquent tous les droits des adultes sans en accepter les devoirs, sans en assumer les responsabilités. Ils veulent être traités d’égal à égal, mais ils méprisent les « vieux », terme dont certains croient en toute bonne foi qu’il s’agit d’une insulte, illusion funestement révélatrice de l’atmosphère ambiante adulant les ados. A ceux qui ne conçoivent le respect qu’à sens unique, peut-être faudrait-il rappeler que la liberté est la rétribution accordée à un homme éduqué, conscient de ses devoirs avant de réclamer ses droits.
 Lorsqu’on n’est pas capable de s’imposer par sa propre volonté le respect de la loi, on obéit à celui qui l’incarne. L'éducation publique est le corrélat indissociable de la démocratie. Importer artificiellement le suffrage universel dans une population qui n'a pas accédé à l'école, c'est l'élection garantie d'un apprenti despote, c'est l'avènement des républiques bananières. Et c'est ce qui se passe ici même, dans une tragique déculturation de la population.

C’est par l’émancipation et l’éducation que les peuples ont acquis et doivent conserver la capacité d’obéir au pouvoir conceptuel des lois et non à l’arbitraire d’un pouvoir personnel. Les élèves doivent suivre le même chemin, sans en inverser les étapes. Avant d’accéder à la démocratie en obtenant le droit de vote, ils demeurent en état de minorité, soumis à l’autorité de ceux qui les éduquent ; ceux qui, étymologiquement, les nourrissent et les guident hors de l’état d’ignorance et de dépendance.
 On cautionne, accusant tel bouc émissaire, tels facteurs psychologiques et sociaux, l’irresponsabilité des individus. Auteurs d’insultes, de coups, de vandalisme ? Les pauvres, comme ils doivent être mal dans leur peau ! Il n’y a plus que des phénomènes à expliquer, des victimes du système, jamais de sujets agissant et assumant, libres et doués de raison.
 Sans responsabilité, pas de liberté. Sans loi interne aux consciences, sans structure intellectuelle, il faut multiplier les barrières et les garde-fous. On est alors contraint d’imposer des limites externes à celui qui est incapable de contrôler l’expression de ses instincts, celui qui obéit à ses pulsions plutôt qu’à la raison. Les animaux sans squelette ne peuvent survivre sans carapace. Voyez les mollusques…
 Nous sommes maintenant engoncés dans une armure de règlements en tous genres pour avoir refusé, puis oublié de nous construire une armature éthique et intellectuelle fondamentale. Et cette jungle inextricable de lois minuscules et étriquées engendre une perverse impunité. Obèse, paralysé, le système est inefficace et inapplicable. Hegel remarque à ce sujet que si l’Etat se soucie de légiférer sur la façon de fixer les épingles à nourrice sur les langes des bébés, c’est qu’il est moribond.
 Il engendre les armes de sa propre destruction. L’Etat providence s’accuse lui-même de tous les dérèglements des individus. Un accident, même consécutif à la plus irresponsable des imprudences, sera souvent considéré comme la très grande faute du « responsable hiérarchique» dangereusement assimilé à un « super parent » et accusé de n’avoir pas prévu, lui, l’absurdité potentielle des usages de tel ou tel objet. L’exigence d’assurance est telle que le devoir de réflexion semble désormais l’apanage du système, et non plus celui de l’individu. Les exemples de cette inversion insensée et périlleuse ne manquent pas.

III°/  Suggestions

 On se contente de réformettes superficielles qui s’ajoutent et s’annulent, tout en évitant soigneusement de remettre le fondement de nos pratiques en question, de mener une réflexion de fond. On enduit de couches de peinture successives un édifice en ruine, fissuré jusque dans ses fondations. On s’occupe de renouveler des sanctions en aval, sans chercher en amont les causes des dysfonctionnements. Et surtout, surtout, on continue de déshumaniser les rapports humains. Au collège comme dans le reste de la société, au lieu d’assumer ses responsabilités et son discours, on préfère s’abriter, timoré, derrière une armada d’articles de lois. 
 On oublie qu’un professeur s’adresse à un esprit humain en pleine formation, alors qu’on se contente de gérer des groupes. On propose des dispositifs aux noms pompeux, des mesures aussi éphémères qu’elles furent mal conçues, là où il faudrait du discours, de la pensée.
 On oublie que la gestion s’applique à des stocks de marchandises, à des objets inertes, non à des sujets pensants. Qu’un principe bien compris, exprimé clairement, expliqué calmement, sans faux-fuyant, sans crainte d’être accusé d’on ne sait quelle hérésie par les apôtres pudibonds du politiquement correct, serait bien plus respectueux des élèves que tous ces outils de gestion qui n’ont qu’un but : huiler des rouages rouillés dans une attitude fuyante et insaisissable pour juguler leurs révoltes plutôt que de les éclairer. Car c’est bien du retour de l’obscurantisme qu’il s’agit.
 On se trompe d’alternative. On oppose l’individu à la loi. On croit que respecter la personne dans l’élève oblige à accepter les entorses à la loi, alors qu’il s’agit seulement de la lui expliquer, de s’adresser à son intelligence, la grande oubliée de l’affaire. C’est lorsque la loi n’est pas explicite qu’elle est vécue comme arbitraire, que s’insinue la dictature. C’est dans le silence des adultes que s’engouffre le malaise des jeunes.
 Il suffirait de faire émerger à leur conscience les principes fondateurs d’un système qu’ils subissent sans le comprendre pour rasséréner bien des jeunes esprits vindicatifs. Sans craindre l’idée de hiérarchie. Hiérarchie des arguments, hiérarchie des valeurs et de ceux qui les incarnent.
 Pas de cohésion dans la société sans cohérence de la pensée. Pas de système sans principe.

 Or les règlements intérieurs des collèges n’ont ni âme, ni voix, ni corps.

 1°/  Pas d’âme, car comment imaginer qu’un texte obscur de plusieurs pages écrit dans le style administratif dont on connaît la limpidité soit compris d’élèves dont la majorité maîtrise fort mal la lecture des phrases les plus simples ? Comment celui-ci peut-il atteindre sa cible s’il met sur le même plan des détails insignifiants, des mesures pratiques concernant les horaires ou la cantine, et des principes éthiques fondamentaux ? Il suffirait de mettre en exergue un principe aussi primordial que ce simple rappel :
« Tout élève doit respect et obéissance aux professeurs et à tout adulte
qui a mission de l’éduquer dans la dignité. »
 Que le respect soit réciproque ne signifie pas qu’un professeur doive se justifier lorsqu’il demande à un élève de ramasser un papier par terre ou de lui donner son carnet de liaison pour y inscrire un mot. Il y a des moments pour le dialogue ; il en est d’autres pour la reconnaissance de l’autorité. Ce que beaucoup d’enfants n’ont pas intégré à leur mode de pensée et à leur comportement.

 2°/  Pas de voix car souvent personne, à la rentrée, devant tous les élèves d’un même niveau assemblés, ne leur lit le règlement, ne leur en explique le fondement. Quelle force peut avoir une loi sans un minimum de solennité ? Le verdict des bulletins trimestriels aurait un peu plus de consistance s’il était prononcé par le chef d’établissement devant la classe entière. Dans certains établissements, la majorité des élèves, exceptés les délégués lors des conseils de classe, et les terribles qui atterrissent dans son bureau après avoir usé toutes nos patiences jusqu’à la rupture, n’a jamais entendu le son de la voix du principal.

 3°/  Pas de corps, car nul n’incarne véritablement l’autorité dans le collège. Face à des intelligences qui ne sont pas encore arrivées à maturité, et que tout, dans leur culture et leur vie quotidienne, pousse à raisonner en termes de rapports de force, on ne peut faire l’économie d’un minimum de crainte. Tenir en respect, en imposer, c’est inspirer la reconnaissance de ce qui est juste. Le droit sans la force, vain bavardage, s’effondre. Ce n’est pas la raison du plus fort, c’est faire entendre raison en imposant silence au vacarme. Mais c’est bien moins confortable que d’être conciliant avec l’inacceptable.

 Nous ne sommes pas en Utopie. Un collège de ZEP n’est pas une abbaye de Thélème, où il suffit de dire « Fais ce que tu voudras » pour que chacun soit animé de l’amour effréné de son prochain et du savoir. Il s’agirait de se donner les moyens (conceptuels et non financiers) d’offrir au système éducatif une véritable renaissance.

                                 

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commentaires

Arthémisia 07/03/2010 21:00


Bravo pour ce long exposé auquel j'adhère totalement.
Je ne rajouterai qu'une seule chose : le nom d'un nouveau tyran et pas des moindres : l'Argent!
Quand un élève de 4ème fait un esclandre dans le hall du lycée et en présence de sa mère et du directeur en exigeant de la pauvre femme (mère célibataire aux revenus très modestes) qu'elle lui
"paye" les chaussures qu'il veut obligatoirement sinon il ne fait plus rien à l'école (ce qu'il fait déjà!!!) et qui coûtent 150 euros, on se demande quoi faire.
Eh , oui, moi parfois, je ne sais plus quoi faire....
Si au moins il pouvait comprendre que les NIKE qu'il avait dès le lendemain aux pieds marquent  la victoire de l'argent sur le savoir...


Clarinesse 17/03/2010 22:48


Arthémisia, mille excuses pour l'inexcusable retard de ma réponse.
Et au moins autant de mercis l'enthousiasme de ton accord.

Accord bien réciproque. Oui, absolument, le tyran en question est celui de l'argent, dont découle toute la mécanique. Argent facile, argent gratuit qui ne se mérite pas...
Le rêve de la plupart ? "Faire de la thune", et sans bosser. C'est-à-dire qu'ils rêvent exactement de la même chose que les responsables du système qui les broie.
Victoire complète de l'aliénation. Confisquer jusqu'aux rêves de l'esclave.
Triste à pleurer.


Julie M 21/11/2008 20:27

et bien...sourire...100% de ton avis..et je ne suis nullement choquée par ta comparaison des profs en première ligne.. mais bon je n'ai jamais fait la guerre, juste flippé devant certains élèves du collège de ma fille et halluciné quand mes amies prof me racontent l'horreur de leur quotidien où elles doivent faire un max de courbettes et de compromis pour éviter de s'en prendre une par un élève qu'elles auraient eu la malencontreuse intention de réveiller ou de fatiguer...Respect Madame! ;-)

Clarinesse 21/11/2008 22:37


Ravie de ton passage et de ton adhésion et bienvenue ici. Je suis allée faire un tour par chez toi aussi. Et ça y sonne bien juste.


fardoise 07/04/2008 17:23

Dans une société où les hommes sont devenus des ressources que l'on gère, où le respect n'est plus du tout une valeur, où l'exception remplace la règle, comment s'étonner que l'humain ne trouve plus sa place dans l'éducation que l'on s'ingénie à dépeindre comme inutile, et même encombrante. On en sait surtout pas ce que cachent les mots. Et le pire, c'est que personne n'en n'a plus rien à faire ! Il y a du pain sur la planche, et le mieux est de ne pas céder de terrain.

Clarinesse 19/04/2008 01:35



Ne pas céder de terrain. J'avoue que je ne sais plus trop comment faire.



denis 20/03/2008 12:51

Bonjour Clarinesse,

Bravo à cette poignante prise de conscience exposée si brillamment. Je ne suis pas professeur, mais la même consternation me gagne lorsque je regarde des jeunes dans la rue ou autre lieu public : partout, portable tenu fébrilement devant le regard, oreillettes mp3 vissées dans les oreilles, et bien sur les habits de marques bien en vue ... où est l'observation et la réflexion intérieure sur le monde chez ses jeunes ? pour la majorité, je ressens seulement une errance intérieure, une souffrance qu’ils étouffent avec les paillettes de la technologie.

Entièrement d'accord avec le fond de votre analyse, je pense que les dirigeants connaissent parfaitement la situation et laissent pourtant faire, car le but ultime de l'éducation aujourd'hui n'est plus d'élever les âmes, mais fabriquer des "esclaves" d'un système capitaliste mondial où réfléchir ferait obstacle.

La population semble gérée de la même façon qu’un troupeau, où peu de bêtes seront selectionnées pour perpétuer la race et guider le troupeau, et la majorité restante sera sacrifiée sur "l'autel de la consommation" après avoir été amenée à faible coût au point où sa rentabilité sera maximale.

Seront sauvés, au sens spirituel j’entend, trouveront un vrai sens à leur vie, les enfants dont les parents sont encore porteurs de valeurs humaines authentiques, qui placent encore au premier plan la réflexion, la curiosité, l’analyse critique de ce qui est observé, loin devant la conformation lobotomisante véhiculée par les médias main stream !

Ma vision apparement choquante et cynique ne sort pas d'un chapeau, elle s'appuie sur de nombreux recoupements d'analyses et de réflexions, toujours centrée sur la question "à qui profite ce qui est visible" ?

Les "maitres du monde", à savoir le système financier mondial qui a le vrai pouvoir par l'argent, n'a strictement aucun intéret à fabriquer des graines de conscience qui s'éveilleraient et se transformeraient en grains de sable dans la machine à surconsommer sans réfléchir.
(voir ce site qui renvoie à de nombreuses réflexions http://www.syti.net/Topics.html)

Rester, ou plutot devenir humain, est un acte de résistance, souvent à contre-courant du flot puissant de la pensée dominante.

Un homme averti vaut... beaucoup plus s‘il partage sa réflexion.

Denis

Clarinesse 20/03/2008 17:53



Absolument. Je n'ai eu le temps que d'aller faire un tout petit tour sur le site indiqué, mais il me semble déjà fort pertinent.



Dominique Boudou 10/03/2008 17:50

Mais si, je suis d'accord avec ce propos fort détaillé et dûment référencé. Je ne comparerai cependant pas les professeurs de collège aux soldats dans les tranchées de 14-18. Quant aux hiérarques de la pédagocratie, il y a fort longtemps que je les vilipende.

Clarinesse 10/03/2008 18:25

La comparaison est certes exagérée, voire indécente, je le concède. Mais il y a quand même des moments de franc désespoir devant tant de gâchis. Ravie, vraiment, sinon, de voir que nous nous battons sur le même front. Que pensez-vous, en outre, de l'analyse de Jean-Paul Brighelli ?

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