Samedi 16 février 2008
Entre dogmatisme et pragmatisme, le tribunal de l'histoire ne balance guère.
Cioran, qui s'y connaissait un brin en conséquences sanglantes du totalitarisme, osait affirmer que les chefaillons corrompus faisaient moins de dégâts sur cette Terre que les plus idéalistes des fanatiques.
(Je recherche la citation exacte et vous la livre dès que possible. Bonnes volontés bienvenues.)

Le dogmatique cherche à plier le monde à ses idées, quitte à le briser.
Le pragmatique plie ses idées au monde pour en modifier la forme peu à peu, comme un menuisier arrive à cintrer une planche en la courbant degré après degré, sans la brutaliser.

J'abhorre les sectarismes. Ils conduisent à jeter les bébés avec l'eau du bain. Ils conduisent au gâchis. Ils conduisent à la haine et à la violence. 
Ils conduisent à renoncer à penser, puisque penser, c'est balancer, 
c'est évaluer et réévaluer sans cesse une action ou une idée à l'aune de ses observations.

Ils conduisent aussi à condamner un auteur pour une opinion que l'on ne partage pas, sans souci de son talent. Ainsi Bobin a-t-il été catalogué comme "le ravi de la crèche" par Pierre Jourde, dans son pamphlet "La littérature sans estomac". L'anticléricalisme est un sectarisme parmi d'autres. Ne pas approuver toutes les positions d'une institution doit-il conduire à condamner ceux qui, de près ou de loin, ont le malheur de professer des idées proches, sans même prendre position aucunement ?

J'ai toujours eu aussi peu d'affinités avec les militants qu'avec les militaires, que l'on peut trop souvent renvoyer dos à dos.
Comme Brassens, je ne refuse pas de mourir pour une idée, mais de mort lente.

On pourra facilement objecter à ces condamnations qu'elles s'autodétruisent puisque condamner en bloc tous les sectarismes conduit à professer un sectarisme anti-sectaire. Certes, et je ne m'en défendrai que par la piètre réserve suivante : parlant d'idées et non de personnes, jamais je ne soumets mes amitiés au test de l'appartenance ou de la non-appartenance à tel ou tel clan.
La logique de caste mène inévitablement aux guerres tribales ou fratricides, et je fuis les partis quels qu'ils soient avec une aversion de concept et de tripes à la fois. 
 Je ne peux m'empêcher, en voyant des foules hurler d'une même voix un slogan politique dans la rue ou le nom d'une équipe de foot dans un stade, de songer combien la houle qui les soulève est de même nature que celle qui fit lever les bras ou les poings pour saluer les dictateurs les plus totalitaires.
Et il importe aujourd'hui de ne pas galvauder ce terme pour ne pas en perdre la force. Ce fut pourtant le cas du mot "fasciste", avec lequel ceux qui le lançaient inconsidérément à la tête de leurs opposants ont sali la mémoire des véritables victimes des véritables fascistes en identifiant sans complexe leurs petits pugilats d'enfants gâtés aux horreurs insoutenables subies par d'autres.
Comme Desproges qui ne craignait pas d'afficher son dédain pour les meutes de tous ordres, je ne supporte pas l'idée de hurler avec les loups.
On peut considérer le souci de rester inclassable comme une forme particulière de snobisme, et en ce cas je ne nie pas d'en être affligée, mais ce trait n'est qu'une suite et non une fin, une position et non une pose. 
Rester à distance pour rester libre. Ne jamais s'inféoder à un clan.
Se lier aux personnes mais ne jamais faire allégeance aux groupes.

La seule arme que je m'autorise à utiliser est celle de ma plume. Et la seule cause que je tente de défendre est l'avenir de la planète.Eduquer l'homme pour sauver la Terre. La conservation du patrimoine naturel et culturel. 

Comment cela, ce texte se mord la queue ?
Mais le ciel de la nuit est trop sombre pour cette tâche de dentellière.
Ces idées attendront l'éclaircie d'une aube nouvelle. 
Théorie à suivre.





par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Vendredi 18 janvier 2008

Quoi de plus vain que toutes ces références à une temporalité vide et impensée qui pullulent dans les discours politiques ou publicitaires, tous deux également voués à la pure communication. "Nouveau, moderne, réactionnaire, progressiste", de bien jolis pavés sur le pont-aux-anabaptistes qui y dansent, fiers de leurs banderolles brandies avec la fierté du fat. Quelle vision naïve que celle qui conçoit l'histoire comme une avancée linéaire allant de l'ombre à la lumière, du mal au bien, de l'ignorance au savoir.
On sait bien pourtant que le temps historique est cyclique, que les civilisations se succèdent, de leur naissance à leur décadence après un plus ou moins brillant apogée.
Mais qualifier une idée de nouvelle équivaut immanquablement à l'estampiller d'un label de qualité incontestable, sous peine d'être aussitôt accusé de réactionnaire au tribunal de l'Inquisition médiatique si l'on ose émettre une objection. Les orthodoxes et les hérétiques. Les progressistes et les réactionnaires. Les élus et les damnés.

Cela me fait songer à la harangue fougueuse d'un collègue (par ailleurs d'une intégrité et d'une serviabilité exceptionnelles), ce jour-là emporté par le souffle épique du politique. C'était il y a longtemps.  Une scène de grève ordinaire dans un établissement ordinaire. Voici ce que m'avait alors inspiré cet anathème.

 Quelques non-grévistes attardés (dans tous les sens du terme apparemment) dans la salle des profs devenue QG de la révolte et de la pensée politique d’avant-garde pouvaient s’entendre dire par l’un des leaders charismatiques de ladite pensée évoqué ci-dessus que « dans l’histoire, il y a toujours ceux qui la font et ceux qui la subissent ».
Il allait de soi que si les grévistes avaient le vent de l’épopée en poupe, les inconscients qui continuaient bêtement d’assurer leurs cours contre vents et marées se voyaient affligés de deux tares majeures : 
 1° d’être de mesquins profiteurs avares de leurs sous qui se contenteraient de récupérer le fruit des sacrifices désintéressés des héros.
 2° de n’avoir pas eu l’honneur de connaître la vérité qui avait été révélée aux élus du « sens de l’histoire ».

Je ferai humblement remarquer à l’auteur de ces paroles prophétiques que trois petits détails m’échappent. Cela lui semblera fort naturel de la part de quelqu’un qui subit l’histoire sans bien saisir où elle va, et j’en appelle donc à son indulgence et à son ouverture d’esprit légendaire.

 1°  Je peine à comprendre comment quelqu’un qui revendique la tolérance comme vertu cardinale et qui s’indigne d’une expression telle que « la France d’en haut et celle d’en bas » lui substitue une distinction dont la condescendance n’a rien à envier à la formule ministérielle. Je me permettrai donc de lui rappeler que le débat démocratique n’a rien à gagner à sombrer dans de telles simplifications. Le fanatisme, quelque sympathique et inoffensive que semble parfois sa figure, se définit précisément par la conviction de détenir la vérité. Les clivages qui invoquent des valeurs idéologiques, voire mystiques telles que le « sens de l’histoire » ne me semblent pas compatibles avec une véritable discussion politique portant sur un problème précis et concret.

 2°  Faire l’histoire et aller dans son sens n’est pas en soi un gage de légitimité et de vérité. Ce n'est pas à un illustre professeur d'histoire qu'il sera nécessaire de rappeler que, à certaines époques, ceux qui la faisaient étaient moins fréquentables que ceux qui la subissaient. Les « faiseurs » d’histoire n’ont certes jamais manqué d’imagination pour faire comprendre à ceux qui ne partageaient pas leurs vues éclairées qu’ils « subissaient » sans aucun doute quelques menus désagréments : ainsi les révolutionnaires guillotineurs de 1793 offraient-ils généreusement aux esprits aveugles de se débarrasser de leur tête dont la stupidité devait tant leur peser et dont la seule existence était une aberration. De même les staliniens n’hésitaient-ils pas à prodiguer des cures de rééducation dans des goulags qui n’avaient sans doute rien à envier aux thalassothérapies. Et cela sans craindre de creuser le trou de la sécurité sociale des soviets. Ils payaient même des médecins et des psychiatres pour soigner les dissidences pathologiques ! Il ne faut pas ménager ses efforts quand on veut faire le bonheur du peuple malgré lui. Le pauvre, il faut bien penser à sa place. Ainsi est-il fréquent que ceux qui s’en réclament ne l’entendent pas : « Quand j’entends parler le peuple, je m’inquiète pour le prolétariat » osait avouer Marx. Ils furent si nombreux, les tyrans, à revendiquer le monopole des Lumières, oubliant cette exigence si fragile énoncée par Voltaire : « Je ne partage pas votre opinion, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de l’exprimer ». 

 3°  Enfin, chercher à faire tomber un gouvernement pour lequel on n’a pas voté alors qu’il fut élu par une majorité légitime me gêne un tantinet. Certes, si le droit de vote permettait au peuple d’être souverain, il y a longtemps qu’il serait interdit, dénoncent non sans raison les anarchistes.
Et comme disait Churchill, et Platon avant lui, la démocratie n'est pas le régime idéal. Mais tout casser pour recommencer les mêmes abus ne fait pas beaucoup avancer les choses. Les réformes font couler moins de sang que les révolutions et servent davantage l’évolution des choses.
 Quant à savoir quels sont ceux qui « subissent », on peut se demander où se trouve l’impertinence et le non-conformisme : du côté d’un mouvement de masse, ou bien dans une attitude réfractaire à l’instinct grégaire et fustigée par la majorité de la profession à laquelle on appartient ? 
 
Enfin, prêcher la liberté d’expression, ce n'est  pas couvrir son adversaire de huées ou de livres qu'on jette au bûcher dans un autodafé digne de l’Inquisition. Le bruit et la fureur n’ont jamais constitué une argumentation construite.

 Quelles que soient les idées que les grèves défendent, et même si j’en partage certaines, ce mode d’action installant un pays dans la paralysie chronique s’apparente plus à un défouloir qu’à une démarche constructive et responsable. Essayons donc de sortir de cette logique binaire d’affrontement qui sévit en France depuis des siècles
Voir à ce sujet l’article "Navigation et fausse route". 

Sic transit gloria mundi, et omnia vanitas, et caetera...

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : Littérature d'avant-garde
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Lundi 14 janvier 2008
Bêêê. Bee. "Be yourself". Quel splendide mot d'ordre martelé par la publicité pour amener les consommateurs béats à se ruer dans la même direction. Quel subtil slogan impensé et repris en choeur par le troupeau ahuri des petits acheteurs qui ont vendu leur âme.
Comme si "moi-même" était un bloc de granit immuable auquel se référer toujours, un repère fixe sur lequel pointer sa boussole, une entité invariante, stable et inaltérable.
L'ego n'est pas un monolithe mais une mouvance qui se construit à chaque seconde de vie, se coud et se découd au fil de chaque nouveau savoir acquis.
Il ne s'agit pas d'être soi-même, mais de se connaître soi-même.
Gnôthi seauton.
Il faut sortir, d'urgence, de cette idolâtrie de la spontanéité dans laquelle se complaît une jeunesse flagornée par des décennies de démagogie. "C'est mon opinion, et ce ne sont certainement pas Hugo, Voltaire, Hegel ou Nietzsche qui vont me faire changer d'avis." La bêtise s'accroche à son ignorance comme à un os à ronger, sans même que ses narines frémissent au doux fumet des chefs d'oeuvre exquis des génies dont on lui propose de se nourrir.
Ah, les ravages du plus petit commun concept qui fait des âmes des tables rases !


par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 9 janvier 2008
Il ne viendrait à l'idée de nul garde-côte de couler un paquebot sous le prétexte qu'il fait fausse route. Il lui semble tout de même plus raisonnable d'infléchir sa direction par un pilotage avisé, malgré les lourdeurs de son inertie. 
Or le naufrage absolu reste le fantasme de tout révolutionnaire qui s'assume. "Du passé faisons table rase", je ne connais guère de mot d'ordre, de maux-désordres qui ouvrent mieux la porte à toutes les barbaries.
Croit-on une seconde pouvoir guérir la société de ses maux en la détruisant?
Croit-on améliorer ses phrases en déchirant la feuille grise mieux qu'en "remettant cent fois sur le métier son ouvrage"?
Se croient-ils donc les seuls à s'insurger viscéralement contre les "hommes pressés" qui tiennent les cordons de la bourse et exploitent sans âme le fruit du labeur d'autrui ?
Ah ! Réformer sans révolution !
Mais dans un pays qui a changé dix fois de régime en moins d'un siècle (de 1789 à 1871), que peut-on espérer?



par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique
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Mercredi 2 janvier 2008


I°/  Constat

 Il suffit d’observer les élèves d’un collège de ZEP dans la cour ou les couloirs pour constater à quel point les jeux et les déplacements se limitent trop souvent à des bousculades et des coups. Combien l’insupportable niveau sonore indique de manière tout aussi flagrante que les paroles redeviennent des cris primaires râpeux et gutturaux incompatibles avec toute pensée, que l’injure a remplacé le discours. Il n’est pas rare de ne pas trouver dans une classe un seul élève capable d’écrire une courte phrase sans deux ou trois fautes d’orthographe ou de syntaxe.
 Or est-il besoin de rappeler que maîtriser la syntaxe nécessite de posséder une logique élémentaire, que respecter l’orthographe permet et exige à la fois de connaître l’histoire sémantique et linguistique grâce à l’étymologie, et que la richesse du vocabulaire est la condition indispensable d’une réflexion élaborée ? On ne peut pas apprendre à penser si l’on ne peut exprimer clairement ses idées, si l’on ne maîtrise pas sa langue. Syntaxe de la phrase, synthèse de la pensée.
 Certains élèves semblent ne pas avoir accédé au stade du langage et font davantage songer à un troupeau belliqueux qu’à un groupe de personnes humaines. Laissés à l’abandon, ils régressent, retournant à l’état sauvage. Il est urgent de se souvenir de cette parole d’humaniste : « On ne naît pas homme. On le devient ». Jamais acquise, la civilisation se construit à chaque génération. L’humanité se cultive.
  C'est là toute la beauté de ce merveilleux terme :"les humanités". Si George W. Bush était un homme d’Etat pétri de culture classique et universelle, il serait capable d’appréhender le monde de manière moins binaire et manichéenne, en profondeur et en perspective. Si l’Américain moyen passait un peu plus de temps à lire qu’à s’immerger dans des jeux vidéo meurtriers, si le sport ne constituait pas souvent la discipline la plus prestigieuse des établissements scolaires, peut-être les Etats-Unis respecteraient-ils davantage la culture des autres peuples. Mais ils ignorent jusqu’au sens de ce mot. Ils ignorent, ivres de leur toute puissance, qu’ils sont en train de meurtrir le berceau de la civilisation, l’antique Babylone si puissante et raffinée. Comment pourraient-ils avoir conscience de ces richesses architecturales et artistiques qu’ils protègent moins que le ministère du pétrole, de la naissance des langues indo-européennes et de l’écriture, eux qui ne savent presque plus lire ?
 L’absurde ravage du Rivage est insondable. (Irak signifie rivage en arabe, le pays irrigué par les fleuves, la Mésopotamie.) Il est tellement plus facile d’écouter les fanatismes hurlant le nom de Dieu de part et d’autre, tandis que les certitudes s’entretuent et que les dollars s’amoncellent en chuchotant. Digression close. Retour au collège.
 N’est-il toutefois pas vain de se lamenter avec nostalgie sur une inéluctable décadence de la culture occidentale ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » écrivait Paul Valéry au lendemain du carnage de la première guerre mondiale. Les corps furent massacrés à Verdun, les esprits le sont dans les collèges de ZEP. Les professeurs envoyés sur le front des cités ont leur lot de visions d’horreurs. Il faut voir dans quel état ils arrivent parfois dans la salle des professeurs après une heure de cours dans une classe pénible. Leur épuisement nerveux, leur délabrement moral est comparable à l’état alarmant d’un soldat traumatisé qui se réfugie dans sa tranchée après une sortie risquée sous le feu ennemi. L’Etat abandonne ses enseignants, tout comme les officiers se souciaient bien peu du sort de leur chair à canon.
 Sous prétexte d’égalitarisme, le collège unique est une gigantesque machine à broyer les intelligences et les énergies dans un brouhaha informe, à couper les têtes trop éveillées qui dépassent, mais aussi les mains des élèves qui ne demanderaient qu’à les exercer dans l’apprentissage d’un métier technique. Les moins à l’aise s’ennuient en perturbant la progression des autres, lesquels n’exploitent qu’une infime partie de leurs capacités intellectuelles.
 Avec humour, cette digne élégance du désespoir, on s’amuse de ces élèves confortablement avachis sur leurs chaises comme des pachas, attendant grassement que les humbles et besogneux professeurs déposent à leurs pieds quelques bribes de savoir, qu’ils rejettent à grands cris indignés d’altesse offensée si les offrandes ne sont pas emballées sous une apparence séduisante et assez ludique à leur goût. Je ne suis pas devenue professeur pour éventer des apprentis despotes ! Faut-il leur rappeler que les pachas étaient les détenteurs du pouvoir dans un Empire Ottoman cultivant la corruption des uns et la servitude des autres ? Ce modèle ne correspond pas exactement à l’idéal républicain que l’école est censée représenter et transmettre. L’école n’est pas un cirque ! Le professeur n’est pas un clown qui fait son numéro en mendiant les faveurs de son public.

II°/  Analyse

 On a idolâtré l’enfant-roi, centrant le système scolaire autour de lui et non autour du savoir. Faut-il rappeler que le centre d’un système est immobile ? Que ce serait alors considérer les professeurs et les connaissances comme de serviles satellites gravitant autour du roi soleil, comme si c’était à la culture de s’abaisser vers l’enfant, et non à lui de s’élever vers elle ? Le grand prêtre Philippe Meirieu a oublié le sens du mot élève, celui qui s’élève, celui qu’on élève, tout comme le rôle du professeur, peau de chagrin sans cesse rétrécie, assimilée à la pauvre fonction d’animateur.
 Cynique hypocrisie des uns, affligeante naïveté des autres. Incohérence, inconséquence. « C’est aux enfants d’apprendre à vivre aux adultes », entend-on ici et là de quelques bouches angélistes. Bien sûr, on peut s’inspirer de la gaieté enfantine, de l’enthousiasme juvénile, pour régénérer nos lassitudes adultes. Mais c’est à nous qu’il incombe de structurer ces énergies.
  A force d’écouter les jeunes, on oublie que c’est en écoutant les adultes que l’enfant apprend à parler, que l’adolescent apprend à penser, ne serait-ce qu’en réaction contre les préceptes éducatifs. Il faut d’abord construire avant de déconstruire. Comment accomplir le rite initiatique de la révolte iconoclaste qui marque le passage à l’âge adulte si l’on n’a pas d’héritage contre lequel se rebeller ? On s’accorde à déplorer la perte des repères, mais on ne se résout pas à leur en donner. Certes, il faut comprendre à qui l’on s’adresse pour faire passer un message. Mais l’écoute est un moyen de transmettre un contenu, non une fin en soi.
 Encore faut-il savoir ce que l’on veut transmettre. Et c’est là que le bât blesse. Car écouter est une attitude bien pratique et fort sympathique quand on ne sait que dire. Il suffit de voir à quel point nos sociétés ido-lâtrent la communication depuis le naufrage des idéologies dans lequel les idées semblent avoir sombré elles aussi.
 On ne se lasse pas de la décliner sur ces deux modes privilégiés : la publicité qui remplace les pensées par les images, et les débats creux qui brassent du vide. Les campagnes électorales se déroulent maintenant sous la houlette de conseillers en marketing, vendant des hommes politiques comme des marques de lessive. « J’ai perdu cette élection ? Seule est en cause la couleur de ma cravate. Remettre en question mes idées ? Vous n’y pensez pas ! Noyées dans mes slogans sirupeux, elles s’y sont dissoutes. D’ailleurs, je ne disais pas autre chose que mon concurrent, à l’écoute comme moi des sondages de consommateurs, pardon…, d’électeurs.»
 On ne sait plus que penser, on ne sait plus que transmettre, on est un adulte paumé, et on sourit, et on communique, et on écoute des injures en dodelinant de la tête. On entérine des malaises, on constate des comportements inadmissibles, et on ne propose rien pour s’y substituer. Professeur ou politique, on est à bout d’arguments, incapable d’assumer un discours structuré. Alors on propose des slogans bien pensants mais mal pensés imprimés sur des T-shirts pour masquer sa démission. On s’agite au lieu d’agir. On substitue des logos (comme ceux de Nike ou Adidas) au logos (celui de Platon et d’Aristote), la société de consommation à celle de la culture, le bruit au discours.
 Il faut tout de même savoir que les pédagogues qui ont les faveurs des princes du rectorat continuent d’opposer béatement le savoir à la réflexion, les connaissances à l’esprit critique. On stigmatise les tenants de la transmission du savoir, accusés d’hérésie réactionnaire en pédagogie, auxquels on reproche de considérer les esprits comme des oies à gaver de connaissances alors qu’il faut « au contraire » leur « apprendre à apprendre », développer leur esprit critique, leur autonomie. De quel droit privons-nous nos élèves du savoir qui nous fut donné ? Cela s’appelle de la rétention d’informations. J’aimerais que ces théologiens de la pédagogie m’expliquent comment un élève peut réfléchir de façon pertinente s’il ne peut s’appuyer sur aucun savoir objectif. Comment ils comptent éveiller une intelligence s’ils la laissent vide. Montaigne ne se doutait pas, quand il préférait « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », qu’on pousserait l’absurdité jusqu’à préconiser la vacuité comme vertu.
 L’esprit critique est une faculté qui ne se transmet pas, sinon par l’exemple. Elle se développe dans l’intimité d’une conscience, et uniquement si on la nourrit de connaissances suffisamment consistantes pour qu’elle puisse ensuite y tisser un réseau de références, de relations, de réflexions. Comment un élève peut-il méditer sur un problème « citoyen » s’il n’a jamais entendu parler de Voltaire ; s’il ne sait même pas conjuguer les verbes devoir et pouvoir ; si, pour lui, le mot « cité » n’évoque que sa banlieue et non l’origine de la politique grecque ?
 Et l’on s’étonne que des enfants abandonnés au vide sidéral de leur ignorance native restent au contraire infiniment plus dépendants d’un conseil, d’une relecture adulte dès qu’ils sont confrontés à la solitude d’une tâche, si élémentaire soit-elle. Sous prétexte de les rendre autonomes, on les a laissé mariner dans leurs questions sans leur apporter de réponses, laissant leur curiosité naturelle mourir de soif, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus envie de savoir. On a oublié que le petit d’homme est un mammifère, qu’il dépend, plus que toute autre espèce, de ceux qui l’éduquent et le nourrissent de lait et de savoir.
  Il est vrai que la diffusion des connaissances est telle, sur Internet notamment, qu’on peut croire inutile d’apprendre ce qu’il est si facile de consulter, disponible à tout moment d’un clic de souris. Mais on oublie alors qu’on ne peut chercher que ce qu’on sait déjà intuitivement, que vérifier et enrichir ses réminiscences cultivées, que ramifier ses pistes de réflexion de références nouvelles. Un esprit totalement vierge ne peut s’orienter dans un réseau si dense, si infini. Il n’a pas de repères, et se trouve à la merci de la première aberration venue.
 Et l’on oublie, qu’en toute bonne conscience, qu’en toute inconscience, à force de déifier la jeunesse et de mépriser la culture transmise par les adultes, on est en train de reproduire ce qu’ont fait tous les totalitarismes du XXe siècle, du nazisme au stalinisme, des jeunesses hitlériennes aux jeunesses communistes. Tout tyran qui se respecte se doit de glorifier, de courtiser la jeunesse, de la couper des références culturelles qui lui permettraient de réfléchir et de considérer avec circonspection son endoctrinement. Quoi de plus facile à manipuler qu’une foule jeune et ignorante, quand elle ne sait pratiquer le doute cartésien en prenant distance et hauteur ? Le terrain est prêt à l’emploi pour le premier dictateur venu, et pas celui auquel on pense.
 Qui sont les nouveaux tyrans ? Ils ne sont plus seulement politiques, mais économiques, mais financiers, mais médiatiques. Ce sont les « hommes pressés » de Noir Désir pour qui se « délient les cordons de la bourse », les producteurs de crétinerie télévisuelle « qui crachent la nourriture à ces yeux […] avides de [leur] pourriture, mieux que de la confiture à des cochons ». On croirait entendre Rupert Murdoch : « J’ai envahi le monde que je ne connais pas. Peu importe, j’en parle, peu importe, je sais. J’ai les hommes à mes pieds, huit milliards potentiels de crétins asservis ». 
 On se réserve le monopole d’un savoir verni et superficiel, et l’on maintient dans ses divertissements, au sens pascalien du terme, la masse du public qui ne sait qu’applaudir et huer sur commande aux singeries des animateurs qui s’agitent, pitoyables pantins. C’est justement cette dérive qui conduit à un élitisme pervers, réservant la culture à quelques uns, pendant qu’on maintient la majorité de la population dans une ignorance douillette et béate.
 Du pain et des jeux, et surtout, qu’ils oublient de penser ! Si l’avis du dernier des imbéciles semble équivaloir, sans aucun discernement, au raisonnement du plus fin des érudits, puisque tout égale n’importe quoi, que l’opinion de Loana vaut celle d’un chercheur au CNRS quel que soit le sujet, pourquoi se fatiguer à étudier ? On annihile toute dynamique d’apprentissage. L’ascenseur social et scolaire est en panne. Ce n’est plus seulement la reproduction des élites analysée par Bourdieu, c’est la reproduction des échecs. L’idée de tolérance est dévoyée, ainsi que celle d’égalité.
 Quant à l’idée de liberté si mal comprise, si desservie, peut-être les supposés gardiens du savoir embusqués dans les IUFM enfumés et englués d’idéologie dégoulinante, enseignant à des futurs professeurs un métier qu’ils n’ont souvent jamais pratiqué eux-mêmes dans les conditions auxquelles leurs stagiaires sont confrontés, peut-être pourraient-ils méditer cette phrase écrite il y a presque deux mille cinq cents ans :

« Quand le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter son enfant, quand le fils n’a ni respect ni crainte pour ses parents, quand le maître tremble devant ses élèves et les flatte, que les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues, qu’à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s’indignent et se révoltent, qu’ils méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, c’est là, en toute beauté, en toute jeunesse, la naissance de la tyrannie. Ainsi l’excès de liberté aboutit à un excès de servitude, et dans l’individu, et dans l’état. »
     Platon, (République, VIII, 563a-564a)

 On oublie que l’autonomie est le respect d’une loi intériorisée, et non l’absence de règle, et non l’anarchie. Qu’à trop avoir crié « il est interdit d’interdire », l’autonomie n’est plus possible. Les jeunes revendiquent tous les droits des adultes sans en accepter les devoirs, sans en assumer les responsabilités. Ils veulent être traités d’égal à égal, mais ils méprisent les « vieux », terme dont certains croient en toute bonne foi qu’il s’agit d’une insulte, illusion funestement révélatrice de l’atmosphère ambiante adulant les ados. A ceux qui ne conçoivent le respect qu’à sens unique, peut-être faudrait-il rappeler que la liberté est la rétribution accordée à un homme éduqué, conscient de ses devoirs avant de réclamer ses droits.
 Lorsqu’on n’est pas capable de s’imposer par sa propre volonté le respect de la loi, on obéit à celui qui l’incarne. C’est par l’émancipation et l’éducation que les peuples ont gagné le droit d’obéir au pouvoir conceptuel des lois et non à l’arbitraire d’un pouvoir personnel. Les élèves doivent suivre le même chemin, sans en inverser les étapes. Avant d’accéder à la démocratie en obtenant le droit de vote, ils demeurent en état de minorité, soumis à l’autorité de ceux qui les éduquent ; ceux qui, étymologiquement, les guident hors de l’état d’ignorance et de dépendance.
 On cautionne, accusant tel bouc émissaire, tels facteurs psychologiques et sociaux, l’irresponsabilité des individus. Auteurs d’insultes, de coups, de vandalisme ? Les pauvres, comme ils doivent être mal dans leur peau ! Il n’y a plus que des phénomènes à expliquer, des victimes du système, jamais de sujets agissant et assumant, libres et doués de raison.
 Sans responsabilité, pas de liberté. Sans loi interne aux consciences, sans structure intellectuelle, il faut multiplier les barrières et les garde-fous. On est alors contraint d’imposer des limites externes à celui qui est incapable de contrôler l’expression de ses instincts, celui qui obéit à ses pulsions plutôt qu’à la raison. Les animaux sans squelette ne peuvent survivre sans carapace. Voyez les mollusques…
 Nous sommes maintenant engoncés dans une armure de règlements en tous genres pour avoir refusé, puis oublié de nous construire une armature éthique et intellectuelle fondamentale. Et cette jungle inextricable de lois minuscules et étriquées engendre une perverse impunité. Obèse, paralysé, le système est inefficace et inapplicable. Hegel remarque à ce sujet que si l’Etat se soucie de légiférer sur la façon de fixer les épingles à nourrice sur les langes des bébés, c’est qu’il est moribond.
 Il engendre les armes de sa propre destruction. L’Etat providence s’accuse lui-même de tous les dérèglements des individus. Un accident, même consécutif à la plus irresponsable des imprudences, sera souvent considéré comme la très grande faute du « responsable hiérarchique» dangereusement assimilé à un « super parent » et accusé de n’avoir pas prévu, lui, l’absurdité potentielle des usages de tel ou tel objet. L’exigence d’assurance est telle que le devoir de réflexion semble désormais l’apanage du système, et non plus celui de l’individu. Les exemples de cette inversion insensée et périlleuse ne manquent pas.

III°/  Suggestions

 On se contente de réformettes superficielles qui s’ajoutent et s’annulent, tout en évitant soigneusement de remettre le fondement de nos pratiques en question, de mener une réflexion de fond. On enduit de couches de peinture successives un édifice en ruine, fissuré jusque dans ses fondations. On s’occupe de renouveler des sanctions en aval, sans chercher en amont les causes des dysfonctionnements. Et surtout, surtout, on continue de déshumaniser les rapports humains. Au collège comme dans le reste de la société, au lieu d’assumer ses responsabilités et son discours, on préfère s’abriter, timoré, derrière une armada d’articles de lois. 
 On oublie qu’un professeur s’adresse à un esprit humain en pleine formation, alors qu’on se contente de gérer des groupes. On propose des dispositifs aux noms pompeux, des mesures aussi éphémères qu’elles furent mal conçues, là où il faudrait du discours, de la pensée.
 On oublie que la gestion s’applique à des stocks de marchandises, à des objets inertes, non à des sujets pensants. Qu’un principe bien compris, exprimé clairement, expliqué calmement, sans faux-fuyant, sans crainte d’être accusé d’on ne sait quelle hérésie par les apôtres pudibonds du politiquement correct, serait bien plus respectueux des élèves que tous ces outils de gestion qui n’ont qu’un but : huiler des rouages rouillés dans une attitude fuyante et insaisissable pour juguler leurs révoltes plutôt que de les éclairer. Car c’est bien du retour de l’obscurantisme qu’il s’agit.
 On se trompe d’alternative. On oppose l’individu à la loi. On croit que respecter la personne dans l’élève oblige à accepter les entorses à la loi, alors qu’il s’agit seulement de la lui expliquer, de s’adresser à son intelligence, la grande oubliée de l’affaire. C’est lorsque la loi n’est pas explicite qu’elle est vécue comme arbitraire, que s’insinue la dictature. C’est dans le silence des adultes que s’engouffre le malaise des jeunes.
 Il suffirait de faire émerger à leur conscience les principes fondateurs d’un système qu’ils subissent sans le comprendre pour rasséréner bien des jeunes esprits vindicatifs. Sans craindre l’idée de hiérarchie. Hiérarchie des arguments, hiérarchie des valeurs et de ceux qui les incarnent.
 Pas de cohésion dans la société sans cohérence de la pensée. Pas de système sans principe.

 Or les règlements intérieurs des collèges n’ont ni âme, ni voix, ni corps.

 1°/  Pas d’âme, car comment imaginer qu’un texte obscur de plusieurs pages écrit dans le style administratif dont on connaît la limpidité soit compris d’élèves dont la majorité maîtrise fort mal la lecture des phrases les plus simples ? Comment celui-ci peut-il atteindre sa cible s’il met sur le même plan des détails insignifiants, des mesures pratiques concernant les horaires ou la cantine, et des principes éthiques fondamentaux ? Il suffirait de mettre en exergue un principe aussi primordial que ce simple rappel :
« Tout élève doit respect et obéissance aux professeurs et à tout adulte
qui a mission de l’éduquer dans la dignité. »
 Que le respect soit réciproque ne signifie pas qu’un professeur doive se justifier lorsqu’il demande à un élève de ramasser un papier par terre ou de lui donner son carnet de liaison pour y inscrire un mot. Il y a des moments pour le dialogue ; il en est d’autres pour la reconnaissance de l’autorité. Ce que beaucoup d’enfants n’ont pas intégré à leur mode de pensée et à leur comportement.

 2°/  Pas de voix car souvent personne, à la rentrée, devant tous les élèves d’un même niveau assemblés, ne leur lit le règlement, ne leur en explique le fondement. Quelle force peut avoir une loi sans un minimum de solennité ? Le verdict des bulletins trimestriels aurait un peu plus de consistance s’il était prononcé par le chef d’établissement devant la classe entière. Dans certains établissements, la majorité des élèves, exceptés les délégués lors des conseils de classe, et les terribles qui atterrissent dans son bureau après avoir usé toutes nos patiences jusqu’à la rupture, n’a jamais entendu le son de la voix du principal.

 3°/  Pas de corps, car nul n’incarne véritablement l’autorité dans le collège. Face à des intelligences qui ne sont pas encore arrivées à maturité, et que tout, dans leur culture et leur vie quotidienne, pousse à raisonner en termes de rapports de force, on ne peut faire l’économie d’un minimum de crainte. Tenir en respect, en imposer, c’est inspirer la reconnaissance de ce qui est juste. Le droit sans la force, vain bavardage, s’effondre. Ce n’est pas la raison du plus fort, c’est faire entendre raison en imposant silence au vacarme. Mais c’est bien moins confortable que d’être conciliant avec l’inacceptable.

 Nous ne sommes pas en Utopie. Un collège de ZEP n’est pas une abbaye de Thélème, où il suffit de dire « Fais ce que tu voudras » pour que chacun soit animé de l’amour effréné de son prochain et du savoir. Il s’agirait de se donner les moyens (conceptuels et non financiers) d’offrir au système éducatif une véritable renaissance.

                                                                                                  

par Clarinesse publié dans : Pôle éthique et politique communauté : La commune des philosophes
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